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3ème dimanche – Année C – 23 janvier 2022 – Évangile de Luc 1,1-4 ; 4, 14-21

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Évangile de Luc 1,1-4 ; 4, 14-21

Aujourd’hui La Parole s’accomplit

La plainte est universelle : les assemblées dominicales sont très loin de retrouver leurs effectifs d’avant la crise. Les raisons sont multiples : crainte du covid, découverte des scandales sexuels dans l’Église, contamination d’une société où la consommation frénétique et la passion des divertissements deviennent des absolus qui torpillent l’idéal de la foi, prise de conscience de l’inutilité de la pratique religieuse. Mais d’autre part on entend parler de chrétiens qui, ici et là, se réunissent à la maison, par petits groupes, en quête de célébrations plus vivantes, plus fraternelles, plus bibliques, libérées du cléricalisme.

Les 3 lectures de ce dimanche nous montrent l’importance centrale de la proclamation et de l’écoute de la Parole de Dieu.

1ère Lecture : EZRA le génie

La plupart des catholiques ignorent la valeur essentielle de la scène racontée dans la 1ère lecture. Les Hébreux libérés de l’esclavage d’Égypte et dotés de l’Alliance divine, avaient réussi à occuper la terre donnée par Dieu. Après des luttes, ils devinrent un royaume avec une capitale Jérusalem, un grand roi David puis un temple magnifique construit par son fils Salomon. Tout allait au mieux. Hélas, très vite éclata le schisme Judée/Samarie ; des mauvais rois se succédèrent. En – 587 survint la catastrophe : Nabuchodonosor dévasta ville et temple et déporta la population sur l’Euphrate. Puis l’Empire perse se leva : Cyrus renvoya les exilés. On refit un temple, bien plus petit que l’ancien mais on demeura sous l’occupation perse.

Alors survinrent deux grands personnages : accrédité par le pouvoir, Néhémie dirigea la reconstruction des murailles de la ville et surtout le prêtre et scribe Ezra (en français Esdras) eut le génie de « constituer la Torah ». Des scribes récoltèrent dans tout le pays les traditions antiques sur les Patriarches, Moïse, etc…et Ezra reconstitua l’histoire et en proclama la lecture publique.

Il avait compris que l’Alliance divine ne donnait pas une protection automatique, que la magnificence du temple, la splendeur des liturgies, la générosité des sacrifices, une grande capitale, un roi, des nobles, un territoire, une armée, rien ne pouvait assurer le peuple de Dieu. Il fallait que tous écoutent avec la plus grande attention et se comprennent comme un peuple qui avait une mission dans l’histoire et qui devait appliquer les commandements de son Dieu qui l’avait élu pour cela. Lisez attentivement ce texte :

« Tout de peuple se rassembla comme un seul homme sur la place… ; Ezra apporta le livre de la Loi…il fit la lecture du lever du jour jusqu’à midi. Tout le peuple écoutait la lecture de la Loi. Ezra se tenait sur une tribune ; tout le peuple le voyait. Il bénit le Seigneur ; tout le peuple répondit : « Amen, amen ! ». Ils se prosternèrent devant le Seigneur. Ezra lisait un passage ; les lévites traduisaient, donnaient le sens. Néhémie dit : « Ne pleurez pas, ce jour est consacré au Seigneur…Allez manger de bons repas ; envoyez une part à celui qui n’a rien…La joie du Seigneur est votre rempart ».

Remarquez : on n’est pas dans le temple, on n’immole aucun sacrifice, on est en milieu profane. On lit, on explique, on pleure ses fautes, mais on est certain de la grâce de Dieu et on clôture par de bons repas remplis d’allégresse, sans oublier les pauvres. Israël n’est plus centré sur le temple et les rites solennels mais sur la Parole de Dieu. Elle sera désormais lue et priée dans les « synagogues », lieux où l’on conserve les rouleaux de la Loi, où on multiplie sans arrêt les lectures, où l’on cherche leur signification pour éclairer l’actualité, et où l’on chante les psaumes.

S’il n’y avait pas Moïse, Ezra serait le plus grand, disent certains maîtres. Relisons tous les détails du texte de ce jour : la minutie mise pour que la proclamation soit claire, parvienne à tous, même aux petits, soit expliquée….Le moment est une nouveauté, un tournant de l’histoire d’Israël.

2ème Lecture : Le Corps de l’Eglise

Afin de calmer les disputes et encourager l’unité, Paul reprend la vieille image du corps : « Notre corps forme un tout, il a pourtant plusieurs membres : tous ne forment qu’un seul corps. ». De même vous, chrétiens, vous devez vous comprendre comme un corps : tous différents mais tous liés en un. « Vous êtes le corps du Christ, et chacun pour votre part, vous êtes les membres de ce corps ».

Cependant dans ce Corps de l’Eglise, il y a une primauté dans les missions.

« Parmi ceux que Dieu a placés ainsi dans l’Église, il y a premièrement des apôtres, deuxièmement des prophètes, troisièmement ceux qui sont chargés d’enseigner, puis ceux qui font des miracles, ceux qui ont le don de guérir, ceux qui ont la charge d’assister leurs frères ou de les guider, ceux qui disent des paroles mystérieuses. Tout le monde évidemment n’est pas apôtre, tout le monde n’est pas prophète, ni chargé d’enseigner ; tout le monde n’a pas à faire des miracles, à guérir… »

Chaque membre du Corps du Christ a un don et il ne faut pas se déchirer et rivaliser. Certains dons sont spectaculaires, comme faire des miracles ou parler en langues : toutefois pour Dieu il y a une hiérarchie : les dons les plus importants sont ceux de la Parole. C’est pourquoi la mission essentielle du pape, des évêques, des prêtres est celui de proclamer la Parole, de la commenter, de l’actualiser.

Parader en grande pompe dans des édifices somptueux, impressionner par les gestes hiératiques, soigner la mise en scène, opérer des guérisons stupéfiantes, impressionner par le sens du sacré, l’usage de langues antiques, le charme de la musique : tous ces moyens sont aimés du public mais ne peuvent jamais supplanter la proclamation de la Parole nue. Les vieux maîtres ne voulaient pas des synagogues avec vitraux et orgue. Il est trop tentant de refuser le coup d’épée de la Parole qui tranche dans nos décisions, dénonce notre faux christianisme, exige la vérité maintenant tout de suite. Le culte n’a pas à impressionner mais à convertir, à construire un corps.

La foi d’innombrables catholiques est en déficit sévère, en méconnaissance des exigences de l’évangile, en ignorance totale de l’histoire biblique. Il faut cesser de cantonner le catéchisme à l’enfance. Un jeune séminariste à la veille d’être ordonné prêtre me confiait : « Je n’ai jamais eu un seul cours sur la prédication et ça va être mon travail premier ».

Evangile du jour : Jésus prêche

Le texte lu ce jour est en deux parties. La 2ème raconte les débuts de Jésus qui, plein d’Esprit après son baptême, vient en Galilée. « Il enseignait dans les synagogues des Juifs » : ce qui montre que des autorités l’accueillaient volontiers.

« Il vint à Nazareth, comme d’habitude il entra dans la synagogue le jour su sabbat, il se leva pour faire la lecture. On lui présenta la livre d’Isaïe, il ouvrit le livre et trouva le passage : « L’Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne nouvelle aux pauvres : annoncer aux prisonniers qu’ils ont libres, aux aveugles qu’ils verront la lumière ; apporter aux opprimés la libération, annoncer une année de bienfaits accordée par le Seigneur ».
Jésus referma le rouleau, le rendit au servant, s’assit. Tous, dans la synagogue avaient les yeux fixés sur lui. Alors il leur dit : « Cette Parole de l’Écriture que vous venez d’entendre, c’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit ».

Sabbat : non jour d’ennui et de course aux divertissements. Jour tout consacré à Dieu et aux relations humaines. Au cœur, l’office de la synagogue : le village est là, dans l’attente, pour écouter ce que Dieu lui dit aujourd’hui et pour chanter ses louanges. Personne n’est en retard, personne ne file en hâte : on va vivre ensemble le moment clef de la semaine. On appelle le fils du charpentier qui intrigue. Il reçoit le rouleau, lit solennellement le texte, s’assied comme un maître. Le silence est absolu. Prêcher, c’est lancer un vieux texte et assurer qu’il se réalise aujourd’hui. La Parole actualise le texte, bouscule les indifférences, ouvre l’avenir. Dieu maintenant est en train de parler à son peuple qu’il aime. Rien d’autre n’importe. La fameuse scène inauguratrice d’Ezra (voir ci-dessus) se répète, s’accomplit. Pèlerinages, cantiques, problèmes paroissiaux, programmes de tv, projets de banquets, voyages… : plus rien ne compte. Écouter, comprendre, appliquer la Parole de lumière qui seule nous conduit dans la vérité et la paix.

La première partie du texte, elle, est le début de l’évangile de Luc et évoque ce qui s’est passé quelques dizaines d’années après les événements de Jésus. Un à un les premiers apôtres sont morts, Israël rejette l’évangile mais il se répand chez les païens ! Quelques-uns – dont le dénommé Luc- se mettent à l’ouvrage et mettent par écrit après enquête très sérieuse. La Parole devient un écrit.

Conclusion

L’épidémie poursuit ses ravages, on nous apprend que les risques de plusieurs guerres se précisent, des pays périssent de famine. Beaucoup d’Occidentaux se ruent sur les soldes, prennent l’avion pour des vacances lointaines, la pornographie ravage le cœur des tout-petits, etc, etc.

Or Dieu nous parle, nous éclaire pour éviter les abîmes, nous rassembler dans l’amour. Que faisons-nous ?
Saint Ezra, l’illustre inconnu, rendez-nous la passion de l’écoute. Comment secouer l’inertie liturgique ?

Fr. Raphaël Devillers, dominicain.