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3e dimanche ordinaire – Année C – 20 janvier 2019 – Évangile de Luc 1, 1-4 et 4, 14-21

« La fracture sociogéographique qui s’est progressivement creusée en France est en train de disloquer notre pays. Ce peuple de France veut vivre dignement du fruit de son travail et il le fait savoir…

Il y a le feu. Notre maison commune France brûle…. Cette atmosphère possiblement insurrectionnelle est inquiétante.

Cette nouvelle question sociale est, sous certains aspects, plus grave encore que celle du 19e siècle, qui recouvrait principalement la condition ouvrière.

Cette nouvelle question sociale dépasse les frontières, comme le montre l’extension du symbole des gilets jaunes au-delà de la France.

Dans de nombreux pays, en Europe et dans le monde, la valeur travail, la dignité des travailleurs, leur droit à un juste salaire et à un environnement sain, sont quotidiennement bafoués.

Dans le passé, des catholiques sociaux se sont levés pour défendre la classe ouvrière.

Les catholiques doivent se mobiliser pour édifier des communautés solidaires … »

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ÉVANGILE DE LUC 1, 1-4 et 4, 14-21

DIEU M’A ENVOYÉ PORTER LA BONNE NOUVELLE AUX PAUVRES

« Les gilets jaunes ». Evénement surprenant à plus d’un titre, même s’il tombe parfois dans des excès répréhensibles. Sans directives ni politiques ni syndicales, affrontant pluies, froid, neige pendant des jours et des semaines, acceptant de longs voyages pour défiler ensemble pendant des heures dans la capitale et les grandes villes, le petit peuple qui n’en finissait pas d’étouffer enfin se lève et clame sa souffrance. Le gilet jaune signale qu’une partie de la population est en panne. Sur la bande d’urgence.

Les questions se pressent. Pourquoi, dans un pays si riche, des millions de citoyens incapables de nouer les deux bouts ? Pourquoi des multinationales aux profits colossaux ne paient pas d’impôt ? Pourquoi des grands patrons perçoivent-ils des salaires obscènes ? Pourquoi certains parviennent-ils à faire échapper des fortunes dans les paradis fiscaux ? Pourquoi des politiciens aux revenus plantureux recourent-ils à la corruption ? Pourquoi les marques de prestige (Cartier, Vuitton, Rolls-Royce…) annoncent-elles des records de vente ? Pourquoi le pays compte-t-il de plus en plus de milliardaires… ?

Et pire que cette injustice qui affame, il y a la morgue qui blesse et déchire: jugements narquois, remarques dédaigneuses. De quel droit l’argent, le pouvoir, la culture autorisent-t-ils certains à se croire supérieurs ?

Le scandale d’une nation déchirée où certains baignent dans le luxe et ignorent leurs compatriotes tombés dans les ornières de la pauvreté est hélas de toujours. Echec terrible du pouvoir politique.

Voyez l’histoire d’Israël racontée dans la Bible. Moïse avait bien transmis les lois de Dieu pour qu’Israël se différencie de tous ses voisins et soit une société régie par le droit et la justice, où il n’y aurait pas d’affamés ni de sans logis. Peuple élu ne voulait pas dire peuple supérieur, privilégié mais peuple autre, réalisant sur terre la société telle que Dieu la voulait, où chaque homme était respecté comme image de Dieu.

Las ! Dès Salomon, sauf 2 ou 3 exceptions, tous les rois se laissèrent griser par le pouvoir et le luxe, bafouant les lois, laissant se creuser des failles énormes entre riches et misérables.

Pourtant Dieu sans arrêt envoyait des Prophètes, des hommes courageux qui, au péril de leur vie, osaient dénoncer les mensonges, la corruption, les pots-de-vin, l’orgueil des nantis. Peine perdue : Amos, Osée, Isaïe, Jérémie étaient renvoyés comme des gêneurs et des utopistes dangereux.

JESUS ET L’INJUSTICE SOCIALE

C’est peut-être sur cette histoire de son peuple que Jésus médite dans la longue solitude où il s’est enfoncé après que Jean l’ait baptisé. Il vient de faire une expérience qui l’a mis en état de choc : Dieu l’a consacré et l’a comblé de la force de son Esprit. « Tu es mon Fils : aujourd’hui je t’ai engendré ». Il a donc mission d’instaurer la royauté de Dieu immédiatement, aujourd’hui.

Or il n’est qu’un pauvre artisan, il n’est ni prêtre, ni noble, ni scribe, il ne dispose d’aucun moyen, n’a pas de titres, pas de diplômes, pas de relations dans le milieu du pouvoir. Un homme du peuple. Sans gilet. Comment faire ? Car la mission est formelle mais elle laisse Jésus libre de sa réponse.

Dans le désert, Jésus écarte toute suggestion diabolique : pas de recours au confort, à la violence, au spectaculaire – pièges dans lesquels tombent toujours les puissants et qui conduisent au malheur du peuple.

Jésus, avec la force de l’Esprit de Dieu, revint en Galilée : il enseignait dans les synagogues et tous faisaient son éloge.

Jésus renonce aux coups d’éclat et aux coups d’Etat, il ne va ni au Palais, centre du Pouvoir, ni au Temple, cœur de la religion. Il commence à circuler à travers les villages, là où vit le petit peuple, dans cette Galilée où se mêlent Juifs et païens. Il n’a qu’une arme, celle des prophètes, celle qui ne force pas la liberté : la parole.

« Il enseigne » : sans préciser le contenu, Luc le répétera souvent. Parole non dogmatique, non pieuse, non moralisante, non terroriste. Pas d’allusion au culte, à la prière, aux rites, à l’au-delà, à la pureté.

LE DISCOURS PROGRAMME DE NAZARETH

En exemple, Luc présente la scène clef de cet enseignement : à Nazareth  voici le discours programme de Jésus et il ouvre sur tout l’avenir.

Shabbat matin : grand office à la petite synagogue. Des gamins aux vieux, tous les hommes sont là comme chaque semaine. Les chants des psaumes élèvent les cœurs dans la joie de la louange. Le rabbin procède ensuite au rite central : à la tribune, il lit en chantonnant la parasha, la section de la Torah prévue pour cette semaine et il en fait l’homélie. Après un chant, il invite un fidèle à venir lire la 2ème lecture, la haftara, tirée d’un Prophète.

Ce jour-là, c’est Jésus qui, après une longue absence, vient de rentrer au village. Sa réputation l’a précédé : il serait, dit-on, devenu prophète ? Intrigués, tous fixent ce jeune charpentier qui reçoit le rouleau du prophète Isaïe, le déroule et trouve ce passage :

« L’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux prisonniers qu’ils sont libres et aux aveugles qu’ils retrouvent la lumière, apporter aux opprimés la libération, proclamer une année d’accueil par le Seigneur ».
Jésus referme le livre, le rend au servant et s’assied. Tous ont les yeux fixés sur lui.
Alors il dit : « Cette parole de l’Ecriture que vous venez d’entendre, c’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit ».

Qui donc parle dans ce chapitre 61 d’Isaïe ? Dans la bible, ce sont les prêtres et les rois qui étaient oints de l’huile sainte : ici il s’agit d’un prophète qui va lancer la Bonne Nouvelle de la libération et l’accomplir, qui, au lieu de proclamer « un jour de vengeance de Dieu » (verset que Luc omet) va proclamer une année d’accueil du Seigneur, c.à.d. un Grand Jubilé, comme il y en avait tous les 50 ans, où les esclaves sont libérés de leurs chaînes et où les dettes sont remises (Lév 25, 10).

L’inouï, c’est l’appropriation de ce texte par le lecteur. A tous ses voisins qui entendaient ce texte comme une promesse réconfortante de la venue future d’un envoyé de Dieu, Jésus assure qu’il s’agit bien de lui.
Le lecteur devient acteur, l’avenir devient présent, le crépuscule de l’oppression et la nuit du malheur font place à l’aurore. L’appréhension devant le châtiment de Dieu fait place à la joie du pardon.

Jésus (sans gilet rouge ni jaune ni sans auréole) s’identifie à cet inconnu. Il assure qu’au baptême, Dieu l’a consacré et comblé non d’une inspiration passagère mais de la force même de l’Esprit qui, dit-il, demeure en lui. Et cet Esprit lui a été donné afin qu’il remplisse la mission essentielle de libération. Et cela se passe tout de suite.

AUJOURD’HUI : un des mots préférés de Luc (12 usages dans son évangile ; 8 fois dans les Actes des Apôtres).
« Aujourd’hui il vous est né un Sauveur » disaient les Anges aux petits bergers de Bethléem (2, 11).
Au baptême, le Père disait : « Aujourd’hui je t’engendre » (3, 22).
Zachée entendait : « Aujourd’hui il faut que je demeure dans ta maison » (19, 5).
Et le larron crucifié entendait : « Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis » (23, 43).

Dans l’opacité du présent, sous la charge des lourds péchés de notre passé, dans le mirage d’un hypothétique avenir, l’éternité crée une faille pour l’AUJOURD’HUI de la grâce.

Mais alors l’écriture du passé sur parchemin incite à écrire – aujourd’hui – sa vie sur un nouveau chemin.
« La Parole de l’Ecriture s’accomplit » proclame Jésus. Non « s’accomplira ». Au présent. L’heure est venue.
Jésus ne demande pas un délai de réflexion. Il ne va pas proposer son programme aux puissants et aux intellectuels. Dans son village perdu, il commence.

Que va-t-il se produire dans la petite synagogue ? Comment vont réagir les gens devant l’aplomb de leur voisin ? Nous le verrons dimanche prochain.
Ce suspense ouvre un espace de prière. Comment moi-même aurais-je réagi ?

Aujourd’hui, jour du Seigneur, nous jouissons encore de nous assembler pour écouter la même Parole du Messie. Il nous ouvre les yeux, nous enlève le poids de nos fautes, nous libère de nos prisons.
Dimanche est toujours l’aujourd’hui de la Bonne Nouvelle prête à se déployer.


Frère Raphaël Devillers, dominicain