Catégories
Dimanches

32ème dimanche – Année B – 7 novembre 2021 – Évangile de Marc 12, 38-44

Imprimer

Évangile de Marc 12, 38-44

Elle donne tout qu’elle a : Je donnerai tout ce que je suis

La liturgie ayant sauté quelques passages dans la lecture de Marc, il est bon de rappeler les cinq ultimes controverses qui ont opposé Jésus à ses adversaires : elles expriment les convictions profondes qui le conduiront à la croix.

11, 27 – 12, 12 : contre les grands prêtres, scandalisés par son intervention vigoureuse contre le marché installé sur l’esplanade, il s’est justifié par une parabole : il est le fils envoyé par son Père afin de faire donner du fruit à une vigne stérile. On le tuera mais le Père donnera la vigne à d’autres. Donc Jésus est absolument certain d’être en train d’accomplir la mission reçue de son Père.

12, 13-17 : aux pharisiens et autres tentés par la révolte contre l’occupant, il conseille de payer le tribut. « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Toute révolte finirait dans un bain de sang (ce qui surviendra en 66-70 avec la destruction de la ville et de son temple)

12, 18-27 : aux sadducéens sceptiques, il affirme la certitude de la résurrection des morts. La croix l’horrifie mais ne le fera pas reculer.

12, 28-34 : à un scribe, il affirme que le grand commandement est d’aimer Dieu de tout son être, et d’aimer son prochain comme soi-même. Ce qui ouvre le salut à tous les peuples.

12, 35-37 : à son tour Jésus fait la leçon aux scribes : déjà un ancien psaume donnait au Messie le titre divin de « Seigneur ».

Ainsi le simple charpentier de Nazareth parvient chaque fois à éviter tous les pièges et à faire de meilleures réponses que tous les spécialistes qui pensaient le dévaluer aux yeux du peuple. Au contraire, les gens sont ravis des réponses de Jésus et ils l’écoutaient avec plaisir (12,37). Jésus est donc conscient de son identité, de la haine qui monte contre lui mais il est certain de la vérité de sa vie. C’est en écoutant et en assimilant son enseignement que, peu à peu, et à travers nos faiblesses, nous mènerons une vie de disciple messianique.

Aujourd’hui nous écoutons la finale de cette série d’altercations : maintenant Jésus attaque – et durement !

Jésus dénonce les défauts des scribes

Dans son enseignement, Jésus disait : «  Prenez garde aux scribes qui tiennent à déambuler en grandes robes, à être salués sur les places publique, à occuper les premières places dans les synagogues et les premières places dans les dîners. Eux qui dévorent les biens des veuves et font pour l’apparence de longues prières : ils subiront la plus rigoureuse condamnation ».

Pourquoi sont-ce les scribes qui restent la cible de ces flèches ? Parce que Marc écrit son livret après l’an 70 : la révolte a abouti à la catastrophe, le temple est incendié, il n’y a plus de sacrifices par les prêtres. Le cœur de la foi et du culte réside dans le rouleau des Écritures sacrées. Les Scribes pharisiens sont devenus les personnalités les plus importantes, étudiant et commentant la Torah dans les synagogues. L’étude devient sacrée. C’est alors que se développe une hostilité de plus en plus féroce entre les scribes juifs et les communautés chrétiennes qui se développent partout en acceptant des païens et en remettant en cause certaines pratiques de la Loi.

Assidus à l’étude, intelligents, éloquents, certains maîtres deviennent imbus d’eux-mêmes, vénérés par une cour de disciples. Admirés par la foule, tentés de se juger supérieurs, ils se revêtent de tuniques remarquables qui les démarquent du commun, arborent fièrement les insignes religieux. Leur arrivée se remarque de loin, le peuple multiplie les courbettes. On s’honore d’inviter aux sièges d’honneur ces grands personnages dont on boit les paroles. On admire leur piété qui semble infatigable mais est-elle sincère ? Pire encore, certains maîtres exhibent une dévotion pour s’attirer les bonnes grâces de veuves fortunées et capter leur héritage. Hypocrisie, vanité, cupidité.

Toutefois il faut faire deux remarques. Comme nous-mêmes, Marc généralise. Il ne faut pas mettre tous les scribes dans le même sac : Jésus lui-même a admiré l’un d’eux qui partageait sa vision. D’autre part, le jugement très dur contre pharisiens et scribes ne doit pas entraîner un antijudaïsme (ce qui a été le cas) : les évangélistes veulent mettre en garde les nouveaux scribes et théologiens chrétiens afin qu’eux-mêmes ne retombent pas dans ces mêmes travers qui guettent toujours les détenteurs d’autorité. Rappelons-nous comment Jésus tançait sèchement ses apôtres avides des places d’honneur : « Le premier d’entre vous sera l’esclave de tous ».

Enfin le séjour de Jésus dans le temple se termine par une petite scène qui sert d’avertissement général et d’ouverture pour la suite.

La Générosité Authentique

Assis en face du tronc, Jésus regardait comment la foule mettait de l’argent dans le tronc. De nombreux riches mettaient beaucoup. Vint une veuve pauvre qui mit deux petites piécettes, quelques centimes. Appelant ses disciples, Jésus leur dit : «  En vérité je vous le déclare : cette veuve pauvre a mis plus que tous ceux qui mettent dans le tronc. Car tous ont mis en prenant sur leur superflu mais elle, elle a pris sur sa misère pour mettre tout qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre ».

Alors Jésus sortit du temple……….

Dans un dernier tour de l’esplanade, Jésus s’arrête près de la salle du trésor où des troncs recueillaient les dons des fidèles en vue de l’entretien et de la finition des bâtiments. Un brin amusé, il observait la tactique de certains grands personnages bien vêtus qui s’arrangeaient pour que les passants remarquent et entendent résonner les piles de pièces qu’ils glissaient dans le tronc. Certains observateurs manifestaient leur admiration pour ces hommes si généreux. Par contre personne ne prêtait attention à une pauvre veuve qui se faufilait pour laisser tomber 2 ou 3 piécettes sans guère de valeur.

Jésus n’est pas dupe de cette comédie et il rectifie le jugement naïf de ses disciples par un enseignement qui lui paraît important en l’introduisant par un« Amen » solennel. Cette femme est la seule personne généreuse car elle a donné tout ce qui lui restait pour vivre. Les autres, qui n’ont offert qu’un peu de leur superflu, sont des fats vaniteux et imbéciles: non seulement ils ne se privent de rien mais en outre ils s’attirent les félicitations du peuple.

Autrement dit la générosité ne s’évalue pas selon la grandeur du don mais selon la proportion entre la possession et le don. Un milliardaire qui, ému par la misère des sinistrés des inondations récentes, verse 10 millions d’euros à la Croix-Rouge n’est ni généreux ni charitable puisque son geste ne grève en rien son train de vie et n’est qu’un premier pas sur la voie de la justice. Il faut cesser de confondre charité et obole.

« Alors Jésus sortit du temple »

Naguère en Haute Galilée, Jésus a pris le grand tournant de sa vie : monter à Jérusalem pour la Pâque(8, 31).

En chemin il a répété à ses disciples qu’il serait rejeté par les autorités religieuses et il leur a clairement donné un enseignement difficile. Mais un disciple, comme son maître, doit donner sa vie. Après une dernière halte au village de Béthanie, assis sur un âne, il fit son entrée en ville acclamé par la foule qui guette la venue du règne de David.

Tout de suite Jésus entre dans le temple (11, 11) ; le lendemain il tente d’éliminer le marché aux bestiaux que les grands prêtres y avaient installé pour des raisons lucratives : toucher les locations juteuses des emplacements (11, 15) ; chaque jour suivant il revient sur l’esplanade où il enseigne le peuple et où les autorités le criblent de questions. La tension monte, le piège se referme sur Jésus qui sent grandir la menace. Une dernière fois, il ose dénoncer la vanité et la cupidité des scribes pharisiens (12, 38).

Et enfin, en contraste avec cette société cupide et injuste, Jésus montre la grandeur d’une pauvre femme qui donne son avoir, « tout ce qu’elle avait pour vivre »(12, 44). C’est le dernier enseignement de Jésus dans le temple. Et tout à coup la modeste silhouette de cette femme s’éclaire, son geste semble inviter Jésus à donner tout lui aussi. Elle a donné le tout de son avoir : à présent Jésus va donner le tout de son être.

Ainsi Marc enchaîne : « Et Jésus sortit du temple »(13, 1). Et il n’y reviendra plus ! Sa tentative de convertir tout l’appareil du temple se solde par un échec. Il sait que son heure est venue : les autorités sont décidées à en finir avec ce perturbateur dangereux. Sur la croix, il va donner sa vie. Mais son Corps ressuscité deviendra le nouveau Temple universel ouvert à la prière de toutes les nations.

Il faut apprécier comment Marc, et les autres évangélistes, ont souligné la place des femmes dans la vie et la mission de Jésus : attitude très insolite pour l’époque.

Fr. Raphaël Devillers, dominicain.