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31ème dimanche ordinaire – Année C – 3 novembre 2019 – Évangile de Luc 19, 1-10

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ÉVANGILE DE LUC 19, 1-10

MAÎTRE ZACHEE SUR UN ARBRE PERCHE …

Poursuivant son voyage vers Jérusalem, Jésus oblique vers l’est et descend dans l’étonnante dépression (à plus de 200 mètres en dessous du niveau de la mer) où le fleuve Jourdain venu du lac de Galilée descend vers la Mer Morte. Suivi de ses disciples, il atteint la riche oasis de Jéricho, célèbre pour ses dattiers, ses baumiers et ses roses. Le roi Hérode y avait fait bâtir un magnifique palais d’hiver.

Peu avant Jéricho, Jésus dut faire une halte à l’endroit du gué où naguère son maître, Jean, l’avait baptisé et où il avait reçu sa vocation en passant le fleuve : lieu de mémoire et de réflexion sur l’histoire.

Moïse, en Egypte, avait passé la Mer Rouge, libéré les esclaves puis leur avait révélé la Loi de Dieu et offert la libération politique puis la Loi de Dieu. Mais il était mort en Transjordanie sans avoir pu pénétrer lui-même dans le pays promis.

Josué, son successeur, dont le nom hébreu est équivalent à celui de Jésus (IESHOUAH), guida la traversée du Jourdain, écrasa la ville de Jéricho et conquit peu à peu, par les armes, la terre promise.

Mais par la suite, tous les prophètes, à commencer par Elie (qui lui aussi venait du Jourdain) ne cessèrent de vitupérer contre le peuple qui n’obéissait pas à la Loi qu’il avait acceptée, qui ne vivait pas selon le droit et la justice.

Maintenant Jésus a passé le Jourdain avec le message de pauvreté et de douceur des Béatitudes et il va s’engager pour monter à Jérusalem et y faire l’ultime passage : celui à travers la mort. Ainsi effectuera-t-il l’exode définitif, la libération du péché du monde pour appeler l’humanité entière à être le peuple de Dieu.

A l’exemple de Jésus, il nous est recommandé de revenir à notre lieu-source, de méditer sur la foule des échecs dus à notre incompréhension de Dieu, et de découvrir notre vrai passage dans la Pâque de Jésus. Il nous répète que ni la Loi ni la puissance ne peuvent nous sauver mais seul l’amour, vérifié par la croix et assumé par notre foi.

LA GUERISON DE L’AVEUGLE

En passant à Jéricho, Jésus va opérer deux merveilles qui ne sont pas sans rapport entre elles. La première est omise par la liturgie.
Alerté par le bruit, un aveugle mendiant se met à implorer : « Jésus, fils de David, prends pitié de moi ». La foule, excédée, essaie de le faire taire mais il crie de plus belle. Jésus demande qu’on le lui amène et il lui dit : « Retrouve la vue : ta foi t’a sauvé », ce qui dit davantage que la guérison. « L’homme suivait Jésus en rendant gloire à Dieu et toute la foule, voyant cela, fit monter à Dieu sa louange ».

Nous écoutons le second récit dont la célébrité n’altère pas l’amusement et l’émotion du lecteur.

LA CONVERSION DE ZACHEE

Oasis aux ressources naturelles plantureuses, poste frontière enregistrant les trafics commerciaux avec la Transjordanie, embellie par les palais du roi et des hauts dignitaires, Jéricho est une ville très riche dont les Romains entendaient bien soutirer les plus gros bénéfices.
Le montant des taxes et impôts était fixé au maximum et proposé en fermage. Le Juif le plus offrant acquittait la somme globale et, avec ses collaborateurs, récupérait cette somme sur le dos de ses compatriotes, non sans gonfler les pourcentages juteux à son profit. Ces hommes, appelés « publicains », catalogués comme collaborateurs de l’occupant et corrompus, étaient détestés sinon haïs.

« Zachée était un chef des collecteurs d’impôts et il était riche ».

Aujourd’hui le mur d’enceinte de sa somptueuse villa serait couvert de graffiti : « Zakaïos salaud…Sale collabo…En enfer »…
Ce jour-là, comme il fignolait sa comptabilité, une forte rumeur lui parvient. Que se passe-t-il ? Intrigué, il sort et bute sur un mur de dos de gens en liesse acclamant Jésus qui traversait la cité et on se racontait la guérison miraculeuse de l’aveugle.

Zachée est de petite taille, il se pousse pour voir mais les gens sont bien contents de l’en empêcher : ce voleur n’a rien à voir ici, qu’il rentre chez lui. Zachée est finaud: en vitesse, il se faufile derrière la foule, sort de la ville et, astucieux, il monte sur une branche basse d’un sycomore. De là-haut, personne ne pourra l’empêcher de voir enfin ce personnage.

Jésus sort de Jéricho qui lui a fait un triomphe… mais dont aucun citoyen ne l’a invité. Approchant de l’arbre, il est amusé par ce spectacle inhabituel, ce « drôle d’oiseau », vêtu comme un notable et dont peut-être quelqu’un lui dépeint l’immoralité. Va-t-il l’accabler de reproches et le presser de se convertir ? Détourner la tête ? Non tout au contraire il s’adresse à lui avec affabilité :

Zachée, descends vite : il me faut aujourd’hui demeurer dans ta maison.
Vite Zachée descendit et l’accueillit tout joyeux »

Et en hâte, au risque de déchirer son beau vêtement, Zachée, tout heureux, dégringole de son perchoir et voilà tout le groupe, apôtres compris, qui fait son retour en ville. Evidemment stupeur générale, scandale.

Voyant cela, tous murmuraient : « C’est chez un pécheur qu’il va loger !!? »

Nous sommes libres d’imaginer la scène qui se passe à l’intérieur. Branle-bas de combat : Mme Zachée aux commandes, tout le personnel aux fourneaux. Les apôtres se pourlèchent d’avance. Zachée contemple celui qu’il voulait tant voir et qui l’a vu. Maintenant on se parle. Et tout à coup le publicain craque et fait une déclaration sensationnelle :

Zachée se dresse et dit : Eh bien, Seigneur, je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens ; et, si j’ai fait du tort à quelqu’un, je lui rends le quadruple.

Zachée qui était aveuglé par la fascination de l’argent est guéri de sa cécité. Il voit que l’argent était son idole mortifère, qu’il doit être partagé avec ceux qui en manquent. Il admet à demi-mot qu’il a volé en s’appropriant des sommes indues au détriment des contribuables et il s’engage à restituer. Il fait preuve d’une générosité exceptionnelle car la Loi ne comportait pas de telles exigences.

Alors Jésus dit : Aujourd’hui le salut est venu pour cette maison car lui aussi est un fils d’Abraham. En effet le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu »

Ce magnifique récit est donc le point de fusion de deux recherches. Luc répétait que Zachée voulait « voir Jésus » : maintenant on apprend que Jésus, bien plus encore, cherchait le salut de cet homme emprisonné dans la cupidité.
On apprend aussi que le salut du monde n’est pas à envisager dans un avenir lointain : l’homme est sauvé lorsqu’il accueille Jésus comme « le Fils de l’homme » annoncé pour juger le monde.
Comme le livre antique du Deutéronome, Luc aime beaucoup ce mot « aujourd’hui » qu’il répète à 12 reprises.

Quand l’homme prend la décision de se convertir en actes, ce moment est l’aujourd’hui de Dieu, le « kaïros », le moment de la grâce, la sortie de l’esclavage, la renaissance dans l’amour et la liberté. Cet « aujourd’hui de la grâce » nous libère du poids des fautes du passé et de la fuite dans un avenir inconnu : notre décision donne toute la richesse au présent qui devient présence du Sauveur.

Zachée est bien un fils d’Abraham non parce qu’il est membre du peuple d’Israël mais parce que, comme Abraham qui ouvrait sa tente aux étrangers et qui demeure le modèle de l’hospitalité (Gen 18), Zachée a ouvert sa maison à Jésus, a ouvert son cœur à sa parole, a ouvert sa main aux pauvres.

CONCLUSION

Les enfants aiment beaucoup cette histoire du petit homme mais il est très regrettable de la reléguer au niveau du catéchisme. Les points de méditation sont innombrables et d’un intérêt vital :

L’homme enfermé dans le mal n’est jamais un cas désespéré : quoi que l’on pense de lui, il peut toujours chercher à voir. Il faut sortir, trouver un lieu d’observation.
Sans se laisser stigmatiser par l’opinion publique, il importe de se trouver un lieu de réflexion personnelle, de prière.
La foi n’est pas croyance en des formules : le cœur cherche à voir. Mais qui donc est Jésus ? Qu’est-ce au fond que l’Evangile ? Non un règlement mais une rencontre de personnes.
il faut ouvrir toute sa maison, toute sa vie à une présence.
L’argent peut être un tyran qui blesse et tue les pauvres.
Demander pardon ne suffit pas : il est nécessaire de restituer, de réparer les torts.

Jésus n’est pas un docteur de la loi mais le Sauveur qui cherche, sans se lasser, le réprouvé, le catalogué « maudit », le fils prodigue, la 100ème brebis perdue, la pécheresse, Pierre le renégat, le bon larron crucifié. Luc ne se lasse pas de raconter cette recherche amoureuse : il est l’évangéliste de la Mansuétude de Dieu.

Frère Raphaël Devillers, dominicain