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30ème dimanche ordinaire – Année C – 27 octobre 2019 – Évangile de Luc 18, 9-14

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ÉVANGILE DE LUC 18, 9-18

LA PRIERE SANS ORGUEIL NI DECOURAGEMENT

Vers la fin de sa longue montée vers Jérusalem, Jésus donne à ses disciples une dernière leçon sur la prière. Il le fait sous la forme de deux paraboles que Luc introduit en précisant lui-même leur portée. Craignait-il que nous nous méprenions sur le sens à leur donner ? Tenait-il à souligner leur importance ?

La première, lue dimanche passé, présentait une pauvre veuve dont le droit était piétiné sans recours et qui parvenait tout de même à obtenir justice en “cassant la tête du juge”. Ainsi Jésus, dit Luc, voulait “montrer à ses disciples qu’il faut toujours prier sans se décourager…Car Dieu fera justice à ses élus qui crient vers lui jour et nuit”.
Il ne s’agit donc pas d’une simple insistance afin d’obtenir ce que l’on veut mais de disciples qui, pour leur foi, sont persécutés par une puissance implacable. Leurs cris inlassables, nés de leur foi, seront entendus.

Mais qu’ils n’oublient pas que Jésus, la victime innocente, n’a vu lui-même sa prière d’agonie exaucée que par-delà le passage par la mort sur la croix.

LA FAUSSE ET LA VRAIE PRIERE

La seconde parabole, lue aujourd’hui, est introduite par Luc de cette façon:

“Jésus dit une parabole pour certains hommes qui étaient convaincus d’être justes et qui méprisaient tous les autres”.

On appelle parfois cette parabole celle “du pharisien et du publicain” et effectivement elle va évoquer deux hommes de ces catégories. Mais Luc précise que cette histoire vise “certains hommes” persuadés de leur justice, c.à.d., au sens biblique, de leur “ajustement” à la volonté divine. En généralisant la nomination, Luc suggère que le pharisaïsme ne se réduit pas à une catégorie juive mais désigne une attitude universelle.

Le lecteur chrétien doit donc prendre garde à ne pas se servir de cette parabole pour accuser les pharisiens juifs et se dédouaner lui-même. Murmurer “Moi je ne suis pas comme lui” serait le signe sûr du contraire. En disant “pour certains hommes”, Luc manifestement vise les chrétiens qu’il a remarqués dans les assemblées et qui tombent dans le même travers.

“Deux hommes montent au temple pour prier. L’un était pharisien et l’autre publicain”.

Les évangiles donnent une image très noire du pharisien qui est devenu le type de l’hypocrite, du faux-jeton. Or le mouvement pharisien est né d’une belle réaction de Juifs zèlés, attristés de voir tant de leurs compatriotes gangrenés par la civilisation païenne et qui peu à peu abandonnaient les pratiques de la Loi. Contre cette assimilation au milieu ambiant (que des rabbins aujourd’hui encore considèrent comme le pire danger qui menace la foi israélite), des Juifs pieux et dévoués décidèrent de réagir en renforçant les pratiques, en multipliant les observances dans le but de compenser les lâchages de beaucoup. Ce zèle leur valut d’être appelés pharisiens – mot qui signifie “séparés”- car leur comportement les distinguait des autres.

“Le pharisien se tenait là debout et priait en lui-même: “ Mon Dieu, je te rends grâce parce que je ne suis pas comme les autres hommes: voleurs, injustes, adultères, ou encore comme ce publicain”. Je jeûne deux fois par semaine et je verse le dixième de tout ce que je gagne”.

Debout n’est pas signe de vanité: c’est l’attitude normale de la prière juive. Et rendre grâce à Dieu parce que l’on pratique sa volonté, c’est bien. Mais considérer sa vie comme un match où on se proclame champion, “pas comme les autres”, capable même d’accomplir beaucoup plus que ce que la Loi prescrit …et regarder derrière soi pour découvrir la présence d’un type jugé comme un pécheur professionnel dont la place n’est pas dans la Maison de Dieu: quel dérapage, quelle prière pourrie !

Avez-vous remarqué combien ce travers est répandu: nous nous aimons si peu que nous avons toujours besoin d’écraser les autres. Nous nous valorisons en dévalorisant l’autre.

Remarquons en outre que notre “saint homme” ne se reconnaît aucune faiblesse: il ne ressent nul besoin de demander pardon, il n’a commis aucune faute, il n’a que des mérites.

Le publicain, lui, se tenait à distance et n’osait même pas lever les yeux vers le ciel. Il se frappait la poitrine: “Mon Dieu, prend pitié du pécheur que je suis”.

Les collecteurs d’impôts étaient catalogués comme des pécheurs notoires car ils extorquaient des sommes folles au profit des troupes païennes d’occupation et, sans surveillance, en profitaient pour s’attribuer une certaine part à leur profit.

Pourtant notre homme est fils d’Israël, il est croyant puisqu’il vient au temple mais il demeure au fond car il a honte de sa souillure.

Que faire ? Il a femme et enfants. Il n’a pas la force de rompre avec ses habitudes, sa cupidité. Mais au moins il ne cherche pas de circonstances atténuantes, il ne rejette la responsabilité sur personne, il ne s’excuse pas en dénonçant ses confrères qui volent encore plus que lui. Alors il se bat la poitrine, il se désigne comme auteur du mal, il ne peut qu’appeler au secours: “Mon Dieu, prends pitié, je suis un pécheur”.

LE GRAND RETOURNEMENT

Comme les auditeurs, nous attendons la conclusion de Jésus qui doit être évidente : “ Dieu se réjouit de la piété modèle du pharisien et il exhorte le publicain à se convertir le plus vite possible et à changer de conduite”.

Or, tout à l’inverse, la déclaration de Jésus éclate comme un coup de tonnerre qui scandalise les braves gens:

“Quand le publicain rentra chez lui, c’est lui, je vous le déclare, qui était devenu juste – et non pas l’autre. Qui s’élève sera abaissé; qui s’abaisse sera élevé”.

Ce pécheur ne promet même pas de rembourser ses exactions ni d’abandonner sa profession. Prisonnier de sa situation, il reconnaît la profondeur de son péché, il avoue sa responsabilité, il ne se compare à personne, il ne dénonce pas la vanité de ce pharisien. En disant sa propre vérité sans fard et en implorant la miséricorde de Dieu, il “s’ajuste” à lui dans le dépouillement de son état.

Tandis que le pharisien, fier de ses exploits et juge impitoyable de l’autre, a raté sa prière. Considérant la foi comme un code de pratiques, comme un concours dont il faut réussir les épreuves, son obéissance devient fabrication de soi. Le péché du pharisien est de vouloir faire sa statue, d’accomplir son salut à coup de volonté, de comptabiliser ses actions vertueuses et de mépriser ceux qui échouent et ne sont pas à sa hauteur. Moi, héros d’observances, je suis en règle, je me sauve. Et tant pis pour l’autre englué dans son mal.

Cela nous rappelle la fameuse parabole des deux fils. L’aîné était le prototype du bon croyant, gentil, fidèle, travailleur. Lorsque son petit frère s’est enfui avec l’argent pour mener une vie de débauche, il n’a pas du tout souffert de son absence, il n’a rien fait pour essayer de le convaincre de rentrer. Et quand le cadet s’est pointé et que le père a organisé la fête sans lui faire nul reproche, l’aîné a refusé net de participer au festin.

CONCLUSION

La parabole nous met donc en garde contre l’autosatisfaction. Si grands soient nos efforts pour vivre les exigences de la foi, nous n’avons pas à nous targuer de notre justice, à nous estimer “en règle” et à mépriser ceux qui nous paraissent pécheurs.

Notre fidélité est un cadeau de Dieu pour lequel nous avons à rendre grâce. Cet homme, ce voisin connu pour ses fautes est un frère que nous n’avons pas à condamner mais pour lequel nous devons prier afin qu’il entre sur le chemin de la conversion. Chemin que nous avons toujours à reprendre nous aussi.

Quand nous nous interrogeons sur la prière, nous ne nous reconnaissons souvent qu’une faute: avoir des distractions. Or ce mot ne se trouve même pas dans les évangiles donc le problème n’est pas là.

La prière est un enjeu capital puisqu’il s’agit non pas d’avoir des pensées pieuses mais de la richesse de notre relation à Dieu et de la réalisation de la mission qu’il nous donne d’accomplir.

Si Luc nous montre si souvent Jésus en prière – de sa vocation au baptême à son départ dans l’Ascension -, c’est bien pour nous convaincre que nous, pauvres pécheurs, avons aussi à chercher le contact avec notre Père dans toutes les circonstances de la vie.

La prière nous comble de joie car elle est accueil de Jésus qui vient nous pardonner nos fautes, nous donner l’Esprit et nous mobiliser afin d’accomplir notre existence comme une mission.

La prière nous remplit de confiance, calme nos peurs, nous libère tant de l’orgueil que du découragement, du pharisaïsme et du désespoir.

La prière est dialogue avec un Père aimant, communion avec tous ses enfants.

La prière est écho de celle de Marie: “Magnifique est le Seigneur…Son amour s’étend à tous les âges”

Frère Raphaël Devillers, dominicain