Homélies et commentaires par fr. Laurent Mathelot OP

Résurgences

2ème dimanche de Pâques – Année B – 11 avril 2021 – Évangile de Jean 20, 19-31

Évangile de Jean 20, 19-31

Dimanche de la Miséricorde

Lorsque quelqu’un, même par inadvertance, nous a causé quelque tort, nous aimons lui rappeler sa responsabilité, mettre sous ses yeux le dommage subi, en exagérer même les proportions afin que l’auteur ne se disculpe pas trop vite : « Regarde ce que tu m’as fait. C’est de ta faute ». Pâques révèle aux disciples que le Seigneur agit tout au contraire de nous : la croix sur laquelle ils l’ont laissé mourir devient la source de leur pardon.

Paix et Joie du Ressuscité

Terrés dans la maison d’un ami à Jérusalem, au lendemain du sabbat, les disciples vivent dans la tourmente et la perplexité.. Les autorités qui ont jugé et exécuté Jésus ne vont-elles pas fouiller partout pour retrouver et arrêter ses collaborateurs ? Par ailleurs Marie Madeleine, hors d’elle, est survenue ce matin pour assurer que le tombeau est vide, que le cadavre a disparu : plus stupéfiant encore, elle est revenue affirmer qu’elle avait vu Jésus ressuscité et qu’il l’avait envoyée à eux.

Que va-t-il se produire ? Les hommes se souviennent de leur vie avec le Maître : comme ils ont été lourdauds ! Que de fautes ils ont commises : leur manque de confiance envers lui, leur lenteur à le comprendre, leurs rivalités jalouses pour occuper les premières places : « Qui est le plus grand ? ». Enfin et surtout leur lâcheté ignoble : tous avaient juré de donner leur vie pour lui…et tous ont fui comme des lâches à l’approche des soldats. C’est même l’un d’eux qui l’avait dénoncé. Et Pierre avait juré ne pas même connaître ce prisonnier.

Les disciples qui voulaient tant libérer Israël étaient à présent prisonniers, tremblant de peur et écrasés par la culpabilité. Ils se sentaient impardonnables, voués à la haine des hommes et à la vengeance de Dieu. Or …

Le lendemain du sabbat, au soir, 3ème jour après la mort de Jésus, premier jour de la semaine juive, dans la maison aux portes verrouillées, Jésus vient et se tient au milieu d’eux. Il leur dit : « Paix à vous – Shalom ». Et en leur parlant, il leur montre ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie.

Tout à coup une présence au milieu. Ils ne l’appelaient pas puisqu’ils la craignaient. Le Vivant n’émanait pas du groupe comme une projection consolatrice : il venait. Il devenait « leur milieu ».

Au lieu de déchaîner reproches et courroux, et sans même exiger de pénitence, il dit « shalom ». Ce n’est plus seulement le salut habituel : c’est un don qui montre sa source : les plaies. Ma croix, subie dans l’horreur, je la fais croix sur vos péchés. Ma croix, infligée par les hommes, devient miséricorde pour les hommes. Aussitôt, avec la surprise jaillit un torrent de joie dans leurs cœurs libérés, comme il le leur avait promis lors du dernier soir : « Je vous reverrai, votre cœur alors se réjouira ; et cette joie, nul ne vous la ravira » (16, 3)

Croire à la résurrection, c’est d’abord recevoir le pardon, si nombreux et si lourds soient nos péchés. Le « milieu » de l’Église est le visage souriant de la Miséricorde. La fausse projection, c’était la terreur devant un Dieu vengeur.

Recréation par l’Esprit

Alors à nouveau, Jésus leur dit : « La paix à vous. Comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envoie ». Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et dit : « Recevez l’Esprit-Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus »

Le Ressuscité met fin à tout confinement car il ne crée pas un groupe clos sur lui-même. Anticipant la Pentecôte racontée par Luc, Jean montre le lien immédiat et insécable entre le Jésus pascal et l’Esprit de Dieu. Celui-ci est donné sur le champ par le Ressuscité.

On sait en effet aujourd’hui les tentations de parler de « spiritualité » pour désigner des émotions et des faits miraculeux qui n’ont rien à voir avec la vérité de l’Évangile. C’est bien la foi dans le Christ ressuscité – parce qu’il a été crucifié – qui autorise à croire que l’on vit de l’Esprit. Pratique de la Parole évangélique, croix, résurrection, don de l’Esprit : l’enchaînement révèle qu’il n’y a qu’une mission qui vient du Père, s’accomplit par le Fils pascal et s’épanouit dans l’histoire par l’Esprit. Toute inspiration n’est pas celle de l’Esprit.

Et la mission n’est pas un ordre, une obligation que certains ont à assumer. « Jésus souffle sur eux » : le geste symbolique s’exprime de la même manière que dans le récit de la création au 2ème chapitre de la Genèse (2, 7) et en outre il évoque la célèbre scène du peuple écrasé en exil et comparé à des ossements desséchés sur lesquels Dieu ordonne d’envoyer le souffle : « Souffle sur ces morts et ils vivront…Le souffle entra en eux et il vécurent, ils se tinrent debout…Ainsi parle le Seigneur Dieu : je vais ouvrir vos tombeaux, je vous ferai remonter de vos tombeaux… Alors vous connaîtrez que je suis le Seigneur qui parle et accomplit » (Ez 37, 9 …).

La mission est donc comme un fleuve unique : Père, Fils, apôtres …avec une destination unique : le monde. Elle n’est pas prosélytisme acharné, désir de recrutement, obsession de la perdition, comptabilité des effectifs, comparution devant le bureau de douane (pape François). Elle est offre d’hommes et femmes libres à des hommes et femmes libres. Elle est proposition d’Évangile par des envoyés qui débordent de la joie d’avoir eux-mêmes été pardonnés et qui désirent offrir la même joie aux autres.

Elle est mouvement universel de re-création. Le salut du monde ne sera jamais œuvre d’hommes mais de la puissance récréative de l’Esprit de Miséricorde.

La rage de voir

Rien ne montre mieux la difficulté de la mission que la scène célèbre de Thomas. Absent de la communauté au soir de Pâques, il refuse catégoriquement de croire aux affirmations unanimes de ses collègues. Il veut voir et toucher.

Devant l’échec, une solution : demander à l’incrédule de se joindre à la communauté lorsqu’elle se réunira « huit jours plus tard ». Affirmation la plus forte faite à tous ceux qui doutent : la foi ne naît pas de discussions intellectuelles mais à partir d’une démarche. Demander l’accueil de la communauté le premier jour de la semaine (qui n’est pas le lundi mais le dimanche), jour de la résurrection, donc jour du Seigneur, donc jour de l’assemblée qui rayonne de la joie inaltérable du pardon en partageant la Parole du Seigneur et en rompant son Pain qui donne la Vie éternelle.

Alors, s’il en est ainsi, si l’incrédule découvre non un assemblage de gens recueillis et pieusement moroses, mais des croyants qui manifestement rayonnent de la joie du pardon et sont une communauté ressuscitée par l’Esprit, alors il lui est possible de ne plus chercher à voir les plaies de Jésus mais à voir des croyants dont les plaies du péché sont guéries par l’Esprit.

Et l’admirable, c’est que le plus réticent à croire va être celui qui ira le plus loin dans la foi en confessant le sommet de l’évangile : « Mon Seigneur et mon Dieu ». Accepterons-nous d’être « dépassés » bientôt par ces nouvelles générations sceptiques devant l’Église et qui peut-être vont comprendre que la victoire sur tous les confinements et le don de la joie authentique sont donnés par le Seigneur présent au milieu de ceux qui chantent sa Vie ? Les nouveaux ne nous demanderont pas de retourner en arrière mais de sortir de nos ornières et, avec eux, d’inventer du neuf.

But de l’Évangile

Et voici la conclusion finale de l’évangile de Jean car le chapitre 21 qui suit dans nos éditions est manifestement l’œuvre de disciples de Jean qui l’ont ajouté à son livre. Ces quelques lignes sont très importantes car l’auteur y note sa méthode et son but.

« Il y a encore beaucoup d’autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas mis par écrit dans ce livre. Ceux-ci y ont été mis par écrit afin que vous croyiez que Jésus est le Messie, le Fils de Dieu, et afin que, en croyant, vous ayez la Vie en son Nom ».

Donc Jean a fait un tri dans les paroles et œuvres de Jésus et il en a choisi quelques-unes en tant que « signes ». Donc l’évangile n’est pas la biographie de Jésus rédigée par un historien mais une rédaction qui « signifie », qui tente d’orienter le lecteur vers la découverte de la personnalité de Jésus et de l’inviter à croire qu’il est bien Messie, Fils de Dieu et donc à lui faire confiance. Ainsi en interprétant les signes, le lecteur pourra croire et il recevra la Vie de Dieu.

Conclusion

Au milieu des disciples le Seigneur diffuse son pardon et sa paix. Et il nous souffle à la rencontre de tous les hommes pour agir comme lui : consoler, soigner, relever, nourrir, révéler le Père, ouvrir les yeux, faire entendre la vérité.

Pandémie, pauvreté grandissante, planète en péril, conflits partout, gaspillage : la tâche est immense. Mais l’Esprit est puissant et nous fait traverser la mort. Heureux ceux qui croient sans avoir vu le Ressuscité et qui le voient encore souffrant sa passion chez les pauvres.

Fr. Raphaël Devillers, dominicain.


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