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29ème Dimanche – Année A – 18 octobre 2020 – Évangile de Matthieu 22, 15-21

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Évangile de Matthieu 22, 15-21

Faut-il payer ses impôts ?

Par les deux grandes paraboles de la vigne et du banquet de noces, Jésus a dévoilé l’aveuglement et le dessein meurtrier des autorités du temple. Bravant leur hostilité, il revient chaque jour au temple et y enseigne le peuple qui aime l’écouter et se demande s’il n’est pas le Messie tant attendu qui va libérer Israël lors de la fête de Pâque qui approche. Suspense ! Les adversaires poursuivent leurs tentatives de le discréditer et, après les grands prêtres, tous les groupes vont envoyer des délégués pour lui poser des questions pièges.

Matthieu nous rapporte ainsi 4 scènes de débats sur des sujets essentiels: le rapport de l’Église au Pouvoir, la certitude de la résurrection, l’amour au cœur de la Loi divine, le Messie. Ces certitudes animent Jésus à la veille de sa mort et il est prêt à donner sa vie pour elles. Par conséquent, elles doivent aussi éclairer notre vie de foi aujourd’hui. Lire chap. 22, 15 à 46 car la liturgie ne rapportera que deux scènes, la 1ère et la 3ème .

Dieu et César

Les pharisiens se concertèrent pour voir comment prendre en défaut Jésus en le faisant parler. Ils lui envoient leurs disciples, accompagnés des partisans d’Hérode.

Les Pharisiens sont des laïcs très pieux persuadés que c’est par l’observance des moindres prescriptions de la tradition et non par la violence qu’Israël trouvera le salut. Les Hérodiens sont des partisans du roi Hérode Antipas, installé roi de Galilée et de Pérée par les Romains. Il avait fait périr Jean-Baptiste qui critiquait son immoralité puis il envisageait même de supprimer Jésus (Luc 13, 31). Il est présent à Jérusalem pour la fête et Pilate lui enverra son prisonnier, Jésus, qui l’embarrasse (Luc 23, 8). Donc cette délégation est pour le payement du tribut à César.

« Maître, nous le savons : tu es toujours vrai et tu enseignes le vrai chemin de Dieu ; tu ne te laisses influencer par personne car tu ne fais pas de différence entre les gens. Donne-nous ton avis : est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à l’empereur ? »

Belle entrée en matière, pleine de révérence ! Et qui effectivement trace un portrait véridique de Jésus, un artisan de village, sans argent ni diplôme, mais qui jamais ne se laisse impressionner par le rang et les apparences des gens. Uniquement centré sur l’amour de son Père, il n’a peur de personne, ne consent nulle concession pour faire plaisir, ne flatte pas son auditoire pour gagner des disciples. Il converse avec un grand prêtre comme avec une femme prostituée.

Mais ce qui résonne comme un beau compliment de la part de ces hommes cache une intention perverse, un piège. Si Jésus dit oui, il accepte l’occupation romaine donc il ne peut pas être le Messie. S’il répond non, on peut le dénoncer comme un résistant qui prône la révolte contre des occupants haïs.

Mais Jésus, connaissant leur perversité, riposta : «  Hypocrites ! pourquoi voulez-vous me mettre dans l’embarras ? Montrez-moi la pièce de l’impôt ». Ils lui présentent une pièce d’argent. Il leur dit : «  Cette effigie et cette légende, de qui sont-elles ? – De l’Empereur César, répondent-ils. Alors il leur dit : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ».

Jésus n’est pas dupe : ces hommes bien vêtus, au sourire avenant et au langage châtié, sont des hypocrites, c.à.d. ils portent un masque, ils jouent la comédie. Ils semblent demander l’avis de Jésus sur une question mais leur but est de « le mettre dedans » afin de pouvoir le condamner. La réponse de Jésus est une de ses déclarations les plus célèbres, elle est même devenue un adage courant mais sa mise en œuvre n’est guère facile ainsi que le montre l’histoire.

D’abord Jésus reconnaît le devoir de payer l’impôt au pouvoir qui bat monnaie et qui donc dirige le pays et son économie. Or la pièce portait l’effigie de l’Empereur Tibère avec l’inscription de son nom. Les résistants, qu’on appellera bientôt les zélotes, se dressaient violemment contre le versement de ce tribut qui manifestait la soumission d’Israël à une idolâtrie païenne. Leur haine des occupants va tellement s’exacerber que, quelques dizaines d’années plus tard, ils entraîneront tout le peuple dans une révolte violente qui, hélas, finira dans un bain de sang : Jérusalem et son temple tout neuf seront détruits et les victimes innombrables.

Mais la phrase continue : « …et à Dieu ce qui est à Dieu ». S’il faut rendre à César la pièce d’argent qui porte son image, il faut, de manière plus fondamentale, rendre à Dieu ce qui est à son image, c.à.d. l’homme. C’est la première et la plus sublime définition que la Bible donne de nous à sa première page : « Faisons l’homme à notre image selon notre ressemblance » (Gen 1, 26).

César – titre impérial devenu symbole du pouvoir politique – est tenté de prétendre régler tous les problèmes du pays à tous les niveaux et de confiner la religion au domaine privé de la conscience. Que ceux qui le veulent gardent une croyance dans leur cœur, et que le culte se célèbre dans des espaces dits sacrés. L’État dirige, il accordera même des subventions pour les bâtiments religieux mais que l’Église demeure dans les sacristies et travaille à former des citoyens obéissants, dociles aux lois, soumis à l’ordre établi.

Cela est évidemment inacceptable. La révélation évangélique du Dieu Père entraîne la reconstitution, le respect et la défense de tous les êtres humains, « images de Dieu » et donc frères. Donc l’Église ne peut tolérer ni l’absolutisation, la divinisation de César ni l’exploitation et la défiguration de l’image de Dieu en chaque personne.

Au début de l’évangélisation, Paul recommande aux chrétiens l’obéissance aux autorités et le payement de leurs impôts : «  Rendez à chacun ce qui lui est dû : l’impôts, les taxes, la crainte, le respect, à chacun ce que vous lui devez » (Rom 13, 1-7).

Mais au 2ème siècle, lorsque les Empereurs de Rome imposent un culte d’adoration à leur égard, les chrétiens refusent et, du coup, sont pourchassés, condamnés, exécutés. Dans l’Apocalypse, Jean montre les horreurs démoniaques de ce système : « Émerveillée, la terre suivit la Bête … Et il lui fut donné une bouche pour proférer arrogances et blasphèmes. Elle blasphéma contre Dieu…et il lui fut donné de faire la guerre aux saints et de les vaincre… » (Apo 13).

L’Église respecte le Pouvoir mais elle ne l’encense pas. Elle encourage la politique comme un service du bien commun. Elle dénonce le non payement de l’impôt et la fraude fiscale comme des péchés graves puisqu’ils aggravent le malheur des plus pauvres privés des services sociaux. Elle a le devoir de défendre l’éminente dignité de chaque personne, surtout de ceux qui sont misérables, maltraités, exploités.

Le Pape François et la Nouvelle Encyclique

« Le pape François est-il de gauche ? » : depuis un certain temps, les insinuations perfides et les critiques enflent dans le champ médiatique. Comme il en a toujours été, les pouvoirs tolèrent une Église qui célèbre des cérémonies pieuses et fait miroiter le rêve de l’au-delà – et d’ailleurs c’est ce que certains fidèles demandent : la sacralisation des moments fort de la vie humaine : naissance, puberté, mariage, décès.

Mais lorsqu’elle affirme que, sans nulle recherche du pouvoir, elle est tenue, au nom de l’Évangile, de dénoncer des pratiques inhumaines, de défendre les droits des personnes exploitées, d’appeler au respect de la justice, alors les puissants qui abusent de leurs forces hurlent au cléricalisme.

En 2015, dans sa Lettre « Laudato Si » – qui a eu un retentissement mondial -, François a lancé un cri d’alarme sur le changement climatique et la destruction de la planète qui sont les conséquences en grande partie de pratiques économiques et financières inacceptables car elles reposent sur l’exploitation des misérables.

Ce 3 octobre, en la fête de François d’Assise, le pape a publié une nouvelle lettre : « Tous Frères ». Devant les signes préoccupants d’un « recul de l’histoire » et d’une hégémonie de l’égoïsme, François supplie pour une fraternité universelle, menacée par des comportements cupides. Il écrit par exemple :

« Le marché à lui seul ne résout pas tout, même si l’on veut nous faire croire à ce dogme de foi néolibéral….Le néolibéralisme ne fait que se reproduire lui-même en recourant aux notions magiques de « ruissellement » ou de « retombées …Il ne se rend pas compte que le prétendu ruissellement ne résorbe pas l’inégalité, qu’il est source de nouvelles formes de violence…

La spéculation financière , qui poursuit comme objectif principal le gain facile, continue de faire des ravages….La fragilité des systèmes mondiaux face aux pandémies a mis en évidence que tout en se résout pas avec la liberté de marché et que, outre la réhabilitation d’une politique saine qui ne soit pas soumise au diktat des finances, il faut replacer au centre la dignité humaine, et sur ce pilier, doivent être construites les structures sociales alternatives dont nous avons besoin » (§ 168).

Une chaîne américaine aurait publié une photo du pape François sous-titrée : « L’homme le plus dangereux du monde ». Danger pour les mensonges et les villainies matérialistes, oui. Mais pour la vie de tout homme.

Frère Raphaël Devillers, dominicain