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28ème Dimanche – Année A – 11 octobre 2020 – Évangile de Matthieu 22, 1-14

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Évangile de Matthieu 22, 1-14

Les Invités aux Noces du Fils

Avant de terminer sur la proclamation triomphale de « Jésus est Roi, Jésus est Seigneur du monde », l’année liturgique ne consacre pas moins de 8 dimanches à évoquer l’ultime séjour de Jésus à Jérusalem. Pourquoi son attitude et son enseignement ont-ils de plus en plus irrité les hauts responsables religieux jusqu’à les conduire à le condamner ? Comment Jésus a-t-il vécu cet étau qui se refermait inexorablement sur lui ? Comment percevoir cette histoire dont nous sommes aujourd’hui les acteurs ?

Tout s’est passé au Temple. Lieu le plus saint du monde mais que Jésus juge profané. La vente d’animaux n’y a pas place, pas plus que les trafics financiers : on n’y vient pas pour acheter la grâce mais pour la demander dans la prière, en compagnie des pauvres, des handicapés et des enfants. Et Jésus s’installe sur l’esplanade et il parle, il enseigne le peuple. Car on vient d’abord au Temple pour écouter la Parole de Dieu, comprendre comment son Règne, avec Jésus, s’approche et comment le projet de Dieu se réalise.

Évidemment ce comportement et cette prédication sont intolérables pour les Autorités. Chaque jour Jésus est harcelé, criblé de questions mais, à la grande joie du peuple, il contre-attaque. D’abord par trois paraboles polémiques. Dans la première, il accusait ces hiérarques de n’avoir qu’une religion des lèvres. Dans la deuxième, il les décrivait comme des vignerons qui ne font pas produire le fruit que Dieu attend : la justice, la compassion, le droit. En conséquence le Royaume sera confié à d’autres, mais Jésus sera relevé par son Père et deviendra la pierre angulaire du nouveau temple fait de personnes vivantes et qui s’édifiera à travers le monde entier. La 3ème parabole lue aujourd’hui continue l’histoire à travers un autre thème biblique : les noces.

Le Festin des Noces du Fils

Le Royaume de Dieu est comparable à un Roi qui célébrait les noces de son fils.

S’ils ont une vague connaissance de son œuvre, beaucoup de gens considèrent Jésus comme un prophète, un utopiste qui espérait changer le monde, un martyr assassiné par les puissants, un fondateur de religion. Ces opinions peuvent paraître respectueuses mais elles demeurent superficielles.

Les premiers apôtres, par la Résurrection et le don de l’Esprit, ont perçu l’abîme entre les prophètes et Jésus. Les prophètes parlent au nom de Dieu, dénoncent les péchés, appellent au repentir mais ils restent des enseignants – comme les parents, les professeurs et tous ceux qui détiennent de l’autorité : ils rappellent les lois, conseillent, indiquent le bon chemin. Ils n’ont d’autre force que leur conviction et leur sincérité.

Les apôtres avaient d’abord suivi un prophète, un maître mais après Pâques, ils ont fait l’expérience que Jésus les habitait. L’homme de Nazareth était « le Fils » de Dieu. Croire en lui c’est se laisser habiter par Lui. Sa Parole est portée par la puissance de l’Esprit de Dieu et elle change les cœurs. Elle ne parle pas seulement d’amour : elle le donne. On commença à comprendre ce qu’avaient pressenti le prophète Osée et le 2ème Isaïe : la Nouvelle Alliance n’était plus seulement un contrat dont il faut observer les clauses écrites dans la Loi mais elle est une authentique « Alliance conjugale », une union amoureuse. « La pierre d’angle » est l’Époux et la communauté des croyants est comme l’Épouse.

La Mission en Israël

Le Roi envoya ses serviteurs pour appeler à la noce les invités, mais ceux-ci ne voulaient pas venir. Il envoya encore d’autres serviteurs : « Mon repas est prêt ; mes bœufs et mes bêtes grasses sont égorgés ; tout est prêt ; venez au repas de noces ». Mais ils n’en tinrent aucun compte et s’en allèrent l’un à son champ, l’autre à son commerce ; les autres empoignèrent les serviteurs, les maltraitèrent et les tuèrent.

Bouleversés par cette découverte, les premiers disciples ont compris qu’il n’y avait rien de plus important sur la terre que d’annoncer cette Bonne Nouvelle : « Allez : dans toutes les nations faites des disciples, apprenez-leur… ». Le souffle de l’Esprit emporta les disciples pour dire : « Pas de condition préliminaire, pas d’exigence de perfection morale, de culture : crois que tu es aimé ».

L’Église ne cherche pas à recruter des membres, elle ne fait pas de compétition avec les autres religions et les idéologies. Elle annonce la stupéfiante nouvelle : sur la croix, Jésus mourait pour que nous vivions, pour que nous soyons non un organisme religieux mais la communauté pardonnée et unie à son Époux qui s’est donné pour elle. On en arrivera vite à dire : « Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l’Église et s’est livrée pour elle. Ce mystère concerne le Christ et l’Église » (Eph 5, 25-32).

Mais le drame éclate : les invités refusent l’invitation. Ils seraient fiers d’être invités chez une personnalité puissante ou célèbre, ils consentiraient des dépenses folles pour se montrer « dignes » de cet honneur. Mais lorsqu’on leur offre l’amour gratuit de Dieu, « ils n’en tiennent pas compte ». Ce qui importe, c’est le travail, les affaires et les divertissements. Pire encore les porteurs de l’Évangile paraissent insupportables, dangereux : ils sont dénoncés, traduits au tribunal, emprisonnés et même condamnés. Mais le Maître les avait prévenus : « Vous serez haïs de tous à cause de moi ».

Le roi se mit en colère, il envoya ses troupes, fit périr les meurtriers et brûla leur ville.

En effet lorsque Jérusalem et son Temple furent détruis par les Romains en 70, des milieux chrétiens interprétèrent la catastrophe comme le châtiment de Dieu pour avoir refusé et mis à mort le Messie. Mais il faut faire très attention sur ce point. Ce n’est pas Israël qui a méconnu le Christ mais certains responsables. Et ce sont les résistants juifs qui ont soulevé l’insurrection. Dieu n’envoie pas les guerres ou les épidémies. Mais celui qui sort l’épée, qui préfère Barabbas (la violence) à Jésus (les Béatitudes), périra par l’épée.

La mission est universelle

Le Roi dit à ses serviteurs : « Le repas de noces est prêt mais les invités n’en étaient pas dignes (càd. ils n’ont pas jugé digne d’y répondre). Allez aux carrefours des routes : tous ceux que vous rencontrerez, invitez-les au repas de noces. Les serviteurs allèrent, rassemblèrent tous ceux qu’ils rencontraient, les mauvais comme les bons, et la salle de noces fut remplie.

Dans les « Actes », Luc raconte avec allégresse la stupéfiante rapidité d’expansion de l’Évangile qui a bondi hors des frontières d’Israël pour se répandre dans les pays limitrophes jusqu’à Rome, capitale de l’Empire. Cela n’alla pas sans grands débats avec Israël (qu’en allait-il de la circoncision, du sabbat, de la nourriture casher ?…) mais le refus des premiers appelés provoqua la diffusion universelle de la miséricorde de Dieu (Rom 9-11). « O profondeur de la sagesse de Dieu ! Ses projets sont insondables » s’émerveille Paul (Rom 11, 33).

Si grands pécheurs soient les hommes, ils sont donc désormais tous appelés à entrer dans la salle de noces. Mais alors l’Évangile serait-il un blanc-seing sur tout comportement ? Suffirait-il d’avoir un certificat de baptême? La finale de l’histoire rappelle les exigences de la foi authentique

Porter l’habit de noces

Le roi entra pour voir les convives. Il vit un homme qui ne portait pas le vêtement de noces : « Mon ami, comment es-tu entré ici sans avoir le vêtement de noces ? ». L’homme garda le silence. Alors le roi dit aux serviteurs : « Jetez-le dehors dans les ténèbres où il y aura pleurs et grincements de dents ».

L’appel au Royaume est gratuit et le péché n’est jamais un obstacle rédhibitoire. Mais il est évident que la grâce entraîne une conversion, si lente et si difficile soit-elle. Paul lui-même, qui a fait l’expérience de la gratuité de l’appel et qui martèle que la foi nouvelle nous libère de la Loi, assure qu’il lutte comme un athlète pour en vivre les conséquences. Dans toutes ses lettres, il multiplie les exhortations à rectifier les comportements concrets. Tu es aimé et pardonné : aime et pardonne. Le Sermon sur la montagne offre le bonheur mais se termine par une très forte insistance à ne pas se contenter d’admirer cet enseignement mais à le mettre en pratique : « Il ne suffit pas de me dire « Seigneur, Seigneur » pour entrer dans le Royaume de Dieu : il faut faire la volonté de mon Père » (7, 21). Aussi l’histoire se termine-t-elle par un avertissement qui montre la gravité de la conversion.

Certes la multitude des hommes est appelée mais les élus sont peu nombreux.

Est-ce Matthieu, toujours soucieux du jugement et constatant le laxisme de certains baptisés, qui a ajouté cette finale ? Il ne chanterait certainement pas « Nous irons tous au paradis , mais pas question en tout cas de calculer des pourcentages et de tomber dans les scrupules et l’angoisse. Il s’agit d’une mise en garde sévère qui nous rappelle le sérieux de la foi et nous incite à poursuivre nos efforts. Non pour être aimés (puisque nous le sommes) mais parce que nous le sommes. Et de quelle manière : l’Époux nous a aimés jusqu’à donner sa vie. Comment ne pas tout faire pour partager la joie de cette foi aux foules qui n’ont pas entendu l’appel ou l’ont délaissé ? Mais ne rêvons jamais d’une Église majoritaire et admirée.

L’Eucharistie du dimanche est le signe et la réalisation de ce repas joyeux d’une communauté ravie d’être appelée, d’écouter son Époux lui dire son amour et de partager sa vie. Venez : tout est prêt. L’événement le plus essentiel de l’histoire du monde a eu lieu. N’attendez rien ni personne d’autre.

Frère Raphaël Devillers, dominicain