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27ème Dimanche – Année A – 4 octobre 2020 – Évangile de Matthieu 21, 33-43

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Évangile de Matthieu 21, 33-43

Parabole des Vignerons infidèles

Entré à Jérusalem pour y mener à terme sa mission, Jésus ne déclenche pas une déflagration cosmique (parce que le Messie ne finit pas l’histoire mais la redresse), il ne lance pas le signal de l’insurrection contre l’occupant romain (parce que le problème n’est pas politique), il ne jette pas l’anathème contre les grands pécheurs (parce que le problème n’est pas moral), il ne guérit pas tous les malades (parce que le problème n’est pas sanitaire).

Il surgit dans le Temple parce que le problème essentiel est celui de l’équilibre exact entre le lien à Dieu et les rapports entre les hommes. D’abord il en chasse les animaux, renverse les caisses d’argent parce que le culte n’est pas un trafic et que l’on n’achète pas la grâce. Et il est outré parce que le faste du temple, la pompe des cérémonies, la solennité des célébrants échouent à établir leur mission.

Et que fait-il ? Il enseigne. Du matin au soir, il raconte sa vocation près du prophète Jean-Baptiste, il explique comment être heureux en vivant les Béatitudes, il commente ses paraboles, il apprend à prier Dieu comme un Père, il exhorte à vivre le pardon, la solidarité avec les pauvres, la paix avec tous.

Le petit peuple se plaît à l’écouter car on n’a jamais entendu aussi bel enseignement. Mais les responsables furieux ressentent une hostilité de plus en plus forte contre ce perturbateur sans vergogne, ils l’assaillent de questions, tentent de le discréditer. Jésus leur répond par des paraboles polémiques dont nous avons écouté la première dimanche dernier : « Vous dites oui à Dieu des lèvres mais non par des actes ». Voici la deuxième où Jésus montre comment il perçoit le sens de son histoire.

Parabole des Vignerons homicides

Jésus dit aux chefs des prêtres et aux pharisiens : « Écoutez cette parabole. Un homme était propriétaire d’un domaine : il planta une vigne, l’entoura d’une clôture, y creusa un pressoir et y bâtit une tour de garde. Puis il la donna en fermage à des vignerons et partit en voyage ».

Jésus reprend le fameux chant de la vigne dit jadis par le prophète Isaïe et qui est lu en 1ère lecture. Pour sauver le monde, Dieu a d’abord choisi un petit peuple avec lequel il a fait Alliance et qu’il a comblé de bienfaits. Non parce qu’il était le meilleur mais pour qu’il vive selon la Loi de Dieu et donne ainsi l’exemple à toutes les nations. Car la vocation n’est pas un privilège élitiste mais une mise au service pour autrui.

Quand arriva le temps de la vendange, il envoya ses serviteurs près des vignerons pour se faire remettre le produit de la vigne. Mais ils se saisirent des serviteurs, frappèrent l’un, tuèrent l’autre, lapidèrent le 3ème. De nouveau, le propriétaire envoya d’autres serviteurs : ils furent traités de la même façon.

Tout le texte insiste : la vigne reste la propriété du Maître. Dieu aime sa vigne, il n’a épargné aucun effort, il a tout fait pour qu’elle lui apporte de beaux raisins. Puis il l’a affermée à des responsables – rois, prêtres, légistes, scribes … – afin qu’ils y travaillent de tout leur cœur et remettent au propriétaire le fruit auquel il a droit.

Mais lorsque les envoyés de Dieu, les prophètes, surviennent, il constatent les uns après les autres le désastre. Certes la Loi de Dieu est enseignée, et ses rouleaux vénérés, le Temple de Dieu est construit avec toute la splendeur possible, le culte est célébré avec solennité, les sacrifices régulièrement offerts, mais la société d’ Israël ne met pas en pratique la volonté de Dieu. Le droit n’est pas toujours rendu au tribunal, des riches élaborent de grosses fortunes, vivent dans l’opulence et exploitent les pauvres. Au lieu d’être un modèle, Israël répète les fautes des autres nations.

Amos, le premier prophète dont la Bible rapporte la prédication, crie : « Cherchez le bien et non le mal, afin de vivre ; alors le Seigneur sera avec vous » (Am 5, 14).

Osée tonitrue parce qu’Israël trahit l’Alliance : elle est comme une épouse qui se prostitue. Il rapporte la révélation divine : « C’est l’amour qui me plaît et non le sacrifice ; je préfère la connaissance de Dieu, c.à.d. son service, son obéissance, aux holocaustes » (Os 6, 6) – que Matthieu va reprendre deux fois dans son évangile (9, 13 ; 12, 7)

Isaïe dévoile le sens du chant de la vigne : « Mon bien-aimé avait une vigne…il en attendait de beaux raisins et il n’en eut que de mauvais…Il en attendait le droit et c’est l’injustice ; il en attendait la justice et il ne trouve que les cris des malheureux »(Is 5, 7). Et il transmet les violents reproches de Dieu : « Que me fait la multitude de vos sacrifices ? dit le Seigneur. Le sang des taureaux, des agneaux et des boucs, je n’en veux plus.. Cessez d’apporter de vaines offrandes…Vos solennités, je les déteste, je suis las de les supporter…Lavez-vous. Ôtez de ma vue vos actions mauvaises, cessez de faire le mal. Apprenez à faire le bien, recherchez la justice, faites droit à l’orphelin, défendez la pauvre veuve… » (1, 10).

Las ! Au lieu de faire pénitence et de se convertir, on refuse d’écouter ces prophètes, on les chasse, on les maltraite. Amos, le premier, se fait expulser du temple par le grand prêtre (7, 12) et même certains, comme Isaïe dit-on, seront exécutés. Mais le pire va survenir.

Finalement le propriétaire envoya son fils. En le voyant, les vignerons se dirent entre eux : « Voici l’héritier, allons-y, tuons-le : nous aurons l’héritage ». Ils se saisirent de lui, le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent ». Eh bien quand le maître viendra, que fera-t-il à ces vignerons ? ». Ils répondent : « Ces misérables, il les fera périr misérablement. Il donnera la vigne en fermage à d’autres vignerons qui lui en remettront le produit en temps voulu ».

Jésus s’est présenté dans la lignée des prophètes mais il était beaucoup plus qu’eux : « le fils ». Hélas, lui aussi sera rejeté. Pire il sera arrêté, giflé, flagellé, crucifié et il mourra « hors ville », au lieu du Golgotha. Mais astucieusement Jésus conduit ses auditeurs à reconnaître qu’ils sont les acteurs de ce drame :

N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : « La pierre rejetée par les bâtisseurs est devenue la pierre angulaire. C’est là l’œuvre du Seigneur Dieu, une merveille sous nos yeux ». Aussi je vous le déclare : le Royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à un peuple qui lui fera produire son fruit. Celui qui tombera sur cette pierre sera brisé et celui sur lequel elle tombera, elle l’écrasera ».

En entendant ses paraboles, les grands prêtres et les pharisiens comprirent que c’était d’eux qu’il parlait. Ils cherchaient à l’arrêter mais ils eurent peur des foules car elles le tenaient pour un prophète.

La vie des prophètes se terminait par leur échec, leur rejet et leur disparition. Reconnaissant que ces hommes étaient vraiment des envoyés de Dieu, leurs disciples conservaient par écrit leur prédication que l’on finissait par conserver dans les Écritures comme témoignage de ce que l’on aurait dû faire.

Mais il en ira tout autrement de Jésus, le Fils. Après Pâque et grâce à l’Esprit, ses disciples vont comprendre qu’il est vivant. Il a été rejeté hors ville comme une pierre inutile et inadéquate dont les bâtisseurs ne veulent pas (citation du psaume 118). Mais son Père a fait de lui « la pierre d’angle » pour construire le nouveau Temple qui n’est plus fait de pierres, de bois et de marbre mais de personnes humaines de toutes nations qui se joignent à lui par la foi et l’amour.

Et ainsi naît et grandit dans le monde l’authentique Demeure de Dieu dans laquelle est rendu le véritable culte où l’amour de Dieu rayonne en amour des frères. Et ainsi Dieu est glorifié parce qu’il reçoit les fruits qu’il attendait.

Mais alors qu’en est-il d’Israël ? La dure parole de Jésus : « le Royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à un peuple » a, trois fois hélas, été mal comprise comme constituant le rejet d’Israël et son remplacement par l’Église. En parlant de l’Église « nouvel Israël », et en accentuant de plus en plus le mépris puis la haine contre ce peuple qui a tué le Sauveur – jusqu’à lui donner ce nom absurde de « peuple déicide », on a amplifié outrageusement un antijudaïsme qui va faire des ravages et causer des actions tragiques. Jusqu’à la tragédie du 20ème siècle, comme on sait.

« Le Royaume vous sera enlevé », Jésus s’adresse aux chefs, aux responsables qui n’ont pas accompli leur mission et ont transformé le temple en « caverne de bandits » où se célébrait un culte hypocrite. « …et il sera donné à un peuple qui donnera du fruit » : il ne s’agit pas du rejet définitif d’Israël et du choix d’une autre nationalité puisque Jésus, tous les apôtres, la presque totalité des premiers disciples seront des Juifs. Très vite des païens d’autres peuples vont se convertir et former la majorité des communautés. Et des disputes très âpres vont éclater jusqu’à aboutir à la séparation entre la synagogue et l’Église.

Il faut se réjouir qu’un des plus grands textes du concile Vatican II (« Nostra Aetate » sur les religions) ait enfin exprimé le repentir de l’Église et ouvert un dialogue fraternel qui se développe heureusement.

Conclusion

Soyons lucides : si Matthieu raconte cette histoire, c’est aussi parce qu’il constate que les péchés dénoncés par Jésus recommencent à se commettre dans les communautés chrétiennes.
Hypocrisie du culte, refus de la conversion, pharisaïsme, piété sans miséricorde : le cancer guette toutes les religions – y compris la nôtre.

Frère Raphaël Devillers, dominicain