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26ème Dimanche – Année A – 27 septembre 2020 – Évangile de Matthieu 21, 28-32

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Évangile de Matthieu 20, 1-16

Écouter et Faire

La petite parabole lue en ce dimanche ne peut se comprendre que resituée dans son contexte. Alors que, depuis un mois, nous suivions Jésus qui, depuis la haute Galilée, avait décidé de monter à Jérusalem, la liturgie saute le récit des dernières étapes puis de son entrée dans la capitale. Ce dernier événement – bien connu puisqu’il est lu au Dimanche des Rameaux – fait tout de suite comprendre la raison pour laquelle Jésus avait annoncé cette nouvelle incroyable que lui, le Messie, allait « beaucoup souffrir de la part des Anciens, des Grands Prêtres et des Scribes et qu’il serait mis à mort »(16, 21).

En effet, que fait-il lors de son entrée? A la foule qui l’acclame comme descendant du roi David et prophète, il manifeste, en se juchant sur un âne, que loin d’être un Messie guerrier, il est « le roi humble» annoncé par le prophète Zacharie (9, 9). Et tout de suite, il pénètre dans la cour du temple et se met à en chasser les marchands et à renverser les comptoirs des changeurs de monnaie. En criant que la Maison de Dieu doit être une maison de prière (Isaïe 56), et en les accusant d’en « avoir fait une caverne de bandits », Jésus reprend le coup d’éclat que Dieu jadis avait ordonné de faire au prophète Jérémie (Jér 7).

Cette critique ne visait pas les bénéfices prohibitifs réalisés par les marchands mais, de façon beaucoup plus grave, elle dénonçait un système religieux où l’on enseignait qu’en offrant quelques sacrifices et en payant son tribut annuel, on pouvait, la conscience tranquille, se persuader d’être de bons pratiquants accueillis par Dieu dans sa demeure. Le Temple ne peut jamais devenir une caverne d’Ali-Baba où des malfaiteurs se réfugient pour profiter de leurs rapines et goûter la paix, à l’abri du jugement.

Là-dessus, contrairement à une loi antique qui leur en interdisait l’entrée, voilà que des aveugles et des boiteux rejoignent Jésus et il les guérit. Et les volées de gosses reprennent joyeusement le cantique de bienvenue en l’honneur de Jésus : « Hosanna au fils de David ». Grands Prêtres et Scribes s’en étranglent d’indignation mais Jésus justifie les petits qui, par leurs acclamations, réalisent le psaume 8 : « Seigneur, que ton nom est magnifique ! Par la bouche des tout-petits tu réduis tes ennemis au silence… ».

On a compris : cette « entrée des rameaux » n’est pas une paisible procession mais un charivari, un scandale. Le Roi humble ne déclenche pas l’apocalypse, il déçoit le peuple en attente d’une insurrection, il se manifeste au cœur du Lieu sacré, il bouscule la tradition, conteste les autorités, valorise les exclus, pauvres et enfants.

Là-dessus, le soir approche, Jésus va passer la nuit au village de Béthanie en compagnie de ses disciples qui doivent sans doute commencer à deviner que tout cela finira mal.

Le Figuier sans fruit

Le lendemain, de bon matin, Jésus revient en ville et Matthieu raconte un épisode curieux qui se comprend selon la symbolique juive. Jésus avait faim, il s’approche d’un figuier mais n’y trouvant que des feuilles, il lance : « Jamais plus tu ne porteras de fruit ! ». Dans les vignobles, il était courant que les propriétaires plantent un figuier : à l’ombre des larges feuilles, les ouvriers pouvaient déguster un bon fruit. Mais puisque les prophètes avaient comparé Israël à la Vigne de Dieu, on en était venu à considérer le figuier comme l’image du Temple où les croyants venaient se reposer. Mais un figuier n’est pas qu’un arbre décoratif : il doit porter du fruit.

Comme beaucoup de prophètes avant lui, Jésus fait ici une action symbolique. Le magnifique temple de Jérusalem rétabli dans sa splendeur par le roi Hérode émerveillait les pèlerins mais il ne les rendait pas féconds en œuvres voulues par Dieu. C’était un édifice stérile qui ne parvenait pas à créer le peuple de Dieu selon le droit et la justice. Et quand il écrit son livre, Matthieu sait que la malédiction de Jésus s’est réalisée : en l’an 70, les Romains ont écrasé la révolte juive, détruit Jérusalem et incendié le temple. « Plus jamais de fruit » : aujourd’hui 20 siècles plus tard, le temple n’est toujours pas reconstruit.

Le Temple lieu de l’enseignement

Là-dessus, Jésus retourne dans le temple et « il enseigne ».Du début à la fin, Matthieu souligne cette activité fondamentale de Jésus : « Il enseignait dans leurs synagogues »(4, 23 ; 9, 35 ;…). Au lieu des cris des animaux et des tractations financières, la Maison de Dieu retentit de la Parole de Dieu, du message des Béatitudes, des paraboles, de la Bonne Nouvelle. Avec des mots simples et des histoires accessibles à tous, Jésus apprend au peuple ce que Dieu veut. Le culte n’est pas d’inventer des sacrifices, des prières et des rites mais d’écouter : « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ». Puisque la foi est d’aimer Dieu de tout son cœur, elle est d’abord attention et obéissance afin que le croyant se convertisse de ses opinions et s’applique à vivre comme Dieu le lui demande. C’est hypocrisie que chanter sa Gloire et rester sourd à ses exigences.

Heurts avec les autorités religieuses

Tous ces derniers jours avant la grande fête de la Pâque, les flux de pèlerins ne cessent d’envahir la ville dans le joyeux brouhaha des retrouvailles et tous s’empressent d’entrer dans le temple, merveille nationale, cœur d’Israël. Chaque matin, Jésus s’installe dans un coin de l’esplanade et il enseigne ceux qui consentent à s’arrêter et à écouter cet inconnu. Mais ses adversaires vont tout faire pour le décrédibiliser aux yeux du peuple.

Les grands prêtres et les Anciens s’avancent vers Jésus qui enseignait : « En vertu de quelle autorité fais-tu cela ? Qui t’a donné cette autorité ? ». C.à.d. de quel droit as-tu osé ton intervention hier et te permets-tu de prêcher ici ? Justifie-toi !. Jésus réplique en leur posant une question préalable : Jean baptisait-il par mission divine ou par une initiative humaine personnelle ?. « Nous ne savons pas» disent-ils. Jésus leur dit : « Eh bien moi non plus je ne vous dis pas en vertu de quelle autorité je fais cela ».

Car si on ne veut pas se prononcer sur le mouvement des prophètes et notamment le dernier qui a ouvertement désigné Jésus, on se rend incapable de percevoir qui est celui-ci.

Et Jésus poursuit son attaque par trois paraboles polémiques dont nous écoutons la première aujourd’hui.

1ère parabole : les deux fils (évangile de ce dimanche)

« Un homme avait deux fils. Il dit au premier : « Va travailler à la vigne ». Le fils refuse mais ensuite il se repent et il y va. L’homme invite le second qui répond : « J’y vais, Seigneur, mais il n’y alla pas ». Lequel des deux a fait la volonté du père ? – Le premier » répondent-ils.

Jésus explique : « Amen, collecteurs d’impôts et prostituées vous précèdent dans le Royaume de Dieu. Car Jean-Baptiste est venu sur la voie de la justice et vous ne l’avez pas cru. Collecteurs et prostituées l’ont cru. Et vous, en les voyant, vous ne vous êtes quand même pas convertis pour le croire ».

Jean-Baptiste, au nom de Dieu, appelait au changement de vie et il avait invité à se tourner vers Jésus. De grands pécheurs qui avaient d’abord refusé de lui obéir avaient ensuite accepté son message comme interpellation divine, ils s’étaient convertis et étaient venus vers Jésus.

Par contre Grands Prêtres et Scribes, qui se présentent comme des Autorités et des croyants modèles, ne se sont pas sentis concernés par cet appel du Baptiste. Ils ont continué à vendre des animaux, à collecter l’argent de l’impôt, à étudier les Écritures, à organiser un culte solennel et régulier. Ils s’estimaient comme des justes devant Dieu et ne comprenaient pas du tout pourquoi il aurait fallu que eux aussi se convertissent et viennent écouter ce Jésus. Si bien que Jésus peut leur annoncer cette nouvelle stupéfiante : votre culte ne justifie pas, il reste comme un figuier stérile tandis que de grands pécheurs que vous méprisez et qui croient en moi entrent avant vous dans le Royaume de la Miséricorde et de l’amour.

Conclusions

Le figuier est un arbre magnifique mais il doit porter du fruit. Ainsi les édifices sacrés peuvent être grandioses, les cérémonies qui s’y déroulent fastueuses, les assemblés nombreuses, les chants magnifiquement interprétés : il reste que le culte n’est vrai que s’il recrée sans cesse une assemblée fraternelle qui pratique dans la vie ce qu’elle chante à l’église et marche « sur le chemin de la justice ». Celui qui dit « Oui Amen» à Dieu qui lui parle dans la liturgie doit sortir pour aller travailler, donc s’engager à pratiquer l’enseignement dans la vie quotidienne et la société.

La maison de Dieu est un lieu d’«enseignement ». Non de cours et conférences pour intellectuels mais où le peuple croyant, avec ses pauvres, ses pécheurs et ses handicapés, se nourrit avidement de l’Évangile. Le culte chrétien de l’Eucharistie commence par la proclamation et l’explication de la Parole de Dieu. On n’y va pas par habitude ni par piété ni pour se recueillir mais pour apprendre à vivre évangéliquement dans notre monde d’oubli de Dieu, de réchauffement climatique et de crise sanitaire. Le fossé entre culte et culture vide les églises.

Et cet évangile qui nous secoue reste une Bonne Nouvelle encourageante car il nous parle à nouveau de la merveille qu’est « la conversion » , c.à.d. cette possibilité permanente que nous avons d’ouvrir enfin les oreilles de notre cœur pour écouter la voix de Dieu. Ni la multitude de nos fautes ni leur gravité ne sont irrémédiables. La grâce peut toujours faire fleurir le désert de nos existences. L’arbre stérile peut, un jour – souvent au lendemain des bourrasques – porter des fruits en abondance. Une des grandes joies de nos assemblées est d’y accueillir chaleureusement des gens qu’on n’y voyait plus.

Frère Raphaël Devillers, dominicain