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25ème Dimanche – Année A – 20 septembre 2020 – Évangile de Matthieu 20, 1-16

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Évangile de Matthieu 20, 1-16

La Parabole de l’embauche

« Que chacun pardonne à son frère de tout son cœur » : ce sont les derniers mots de l’instruction de Jésus à ses disciples. Là-dessus, il quitte définitivement la Galilée et passe en Judée où il prend la route qui longe le Jourdain avant de remonter à Jérusalem, son but ultime. Partout il est assailli par les foules et il opère des guérisons ce qui conforte les gens dans la conviction qu’il est le Messie qui va faire éclater sa puissance dans la capitale. Car la fête de la Pâque approche. Or Jésus l’a affirmé dès son point de départ et il continue de l’enseigner: il sera refusé, arrêté et exécuté car il va contester les hautes autorités d’Israël.

Sur ce chemin, Jésus fait des rencontres qui lui permettent de donner un enseignement. Aux Apôtres ambitieux, il ordonnait d’être simples comme des enfants, pleins de prévenance pour les croyants chétifs et très miséricordieux envers les pécheurs.

Maintenant aux Pharisiens qui le questionnent avec perfidie, il rappelle que la femme n’est pas un objet que l’on peut renvoyer à sa guise. Et il ajoute même que si le mariage est la voie normale, certains choisiront la vie célibataire « à cause du Royaume de Dieu ».

Puis, comme ses disciples remballent des mamans qui voudraient que Jésus bénisse leurs tout-petits, il les rabroue : « Laissez-les puisque le Royaume est à ceux qui sont comme ces petits ».

Ensuite, à un jeune riche qui lui demande comment aller au ciel, Jésus propose de renoncer à tous ses biens pour le suivre. Il en est incapable. D’où l’instruction sur l’argent : « Je vous le déclare : un riche entrera difficilement dans le Royaume … Mais vous, les Douze qui avez tout laissé, vous jugerez les 12 tribus …Et quiconque aura tout abandonné pour moi recevra la Vie éternelle »

Toutes ces petites scènes ne sont pas de simples anecdotes à lire en vitesse. Jésus n’est pas un théologien qui écrit de gros livres indigestes que peu de personnes lisent. Selon les rencontres et sur tous les domaines fondamentaux de la vie (mariage, enfants, argent), il donne un enseignement clair, bref et radicalement neuf qui nous bouscule. C’est pourquoi il le termine en disant : « Beaucoup de premiers seront derniers, et beaucoup de derniers, premiers » (19, 30) – ce qu’il va encore illustrer en racontant la parabole qui constitue notre évangile de ce dimanche.

L’appel incessant à l’embauche

Le Royaume de Dieu est comparable au maître d’un domaine qui sortit au petit jour afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne. Il se mit d’accord avec eux sur un salaire d’une pièce d’argent pour la journée et il les envoya à sa vigne. Sorti vers 9 h., il en vit d’autres sur la place, sans travail. « Allez aussi à ma vigne : je vous donnerai ce qui est juste ». Il sortit vers midi puis vers 3 h. puis vers 5 h. : « Pourquoi restez-vous là toute la journée sans rien faire ? – Parce que personne ne nous a embauchés – Allez à ma vigne ».

Avant d’en venir au scandale du salaire identique, il faut souligner au préalable l’attitude du Maître, image évidente de Dieu. Dieu appelle : il ne réquisitionne pas, il ne force pas, il ne menace pas. Il invite tous les hommes à répondre librement et à venir travailler dans son domaine.

Car mystérieusement, parmi toute l’étendue de la terre et la longueur du temps, Dieu possède une vigne. Elle n’a pas de territoire, pas de frontière, pas d’armée, pas de langue spéciale. Elle est constituée de personnes qui ont répondu à l’appel et qui ont compris que rien n’était plus important que de penser, de parler et de faire comme Dieu le demande, de lutter sans relâche contre l’égoïsme, la haine, la cupidité, l’orgueil et de porter du fruit : bonté, pardon, justice, paix, joie, solidarité, entraide. Bref d’aimer, de pratiquer la charité au sens de l’Évangile.

Y a-t-il rien de pire que de ne pas entendre ou de refuser cet appel à l’amour ? Rester enfermé en soi-même, créer sa bulle équipée de tout le confort, ne projeter que son développement personnel, se méfier des autres comme autant de concurrents à éliminer pour faire carrière, se croire important en accumulant des choses : vous appelez cela vivre ?

Chloroformées par les médias et la publicité qui les pressent – nouveaux gadgets – à posséder une piscine et à faire une croisière autour du monde, des multitudes n’entendent que les appels d’une société qui ne les incite qu’à produire et consommer des choses.

On est au courant de tout ce qui se passe dans le monde sans s’interroger sur le sens du temps qui passe. Des maîtres assurent que l’on a un destin mais pas une destination.

Catastrophique est le chômage professionnel : tragique est le chômage du cœur. « Que faites-vous là à ne rien faire ? Personne ne nous a embauchés ». Rien ne devrait nous presser davantage à la mission que cette réponse d’une infinie tristesse.

Dieu nous appelle tous pour que notre existence ait un sens, pour que nous vivions selon sa volonté, pour que nous luttions contre les puissances du mal, pour que, par sa grâce, nous établissions droit et justice.

Dieu appelle dans le déroulement de l’histoire mondiale : dès la création de l’homme, puis dans la vie prophétique d’un peuple, Israël, et maintenant par Jésus le Messie final à travers l’Église universelle.

Dieu appelle tout au long de l’existence de chacun et il arrive que des errants, des grands pécheurs, après bien des dérives, entendent enfin l’appel au bonheur de Dieu et sortent de l’absurde. Alléluia, quelle joie !

A travaux inégaux, salaire égal

Le soir venu, le maître dit à son intendant de distribuer le salaire en commençant par les derniers : ils reçurent une pièce . Les premiers reçurent aussi une pièce et ils récriminaient : « Ces derniers n’ont fait qu’une heure et tu les traites comme nous qui avons enduré le poids du jour ?! ». Mais le maître répondit : « Mon ami, je ne te fais aucun tort. Tu as été d’accord avec moi pour une pièce. Va, je veux donner à ce dernier autant qu’à toi. N’ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mon bien ? Vas-tu regarder avec un œil mauvais parce que moi, je suis bon ? ». Ainsi les derniers seront premiers et les premiers seront derniers »

Depuis notre tendre enfance, lorsque nous regardions maman découper le gâteau au chocolat, nous avons d’instinct un grand sens de l’injustice. En tout cas quand elle nous blesse. Notamment lorsque la petite sœur paraissait recevoir une part minusculement plus grande que la nôtre : « C’est trop injuste ! ». Aussi, même sans être syndicalistes, nous partageons la stupeur et la colère des ouvriers qui ont travaillé toute une journée sous un soleil de plomb et qui voient le patron payer le même salaire aux types embauchés à la dernière heure. « C’est trop injuste : grève générale ! ».

Pourtant le maître a montré par là une justice plus grande. D’abord il a rempli la clause du contrat : un denier pour une journée de travail. Les premiers ne sont lésés en rien. Ensuite, parce qu’il est animé d’une bonté beaucoup plus grande. Eux accepteraient très bien que les derniers ne reçoivent qu’une fraction du salaire or on sait qu’avec cette somme on ne peut nourrir sa famille. Le patron au bon cœur ne l’a pas oublié et d’ailleurs n’a-t-il pas le droit de disposer de son argent comme il l’entend ?

Toutefois il faut dépasser ce problème de justice sociale puisque la parabole est une comparaison pour faire comprendre ce qu’est « le Royaume de Dieu ». Celui-ci n’est pas une friandise dont on reçoit une part au prorata de son labeur ou de ses mérites. L’union à Dieu qu’est l’éternité ne se fractionne pas : elle est une plénitude qui comble.

Le bon Berger donne beaucoup plus d’affection à la brebis retrouvée précisément parce qu’elle était partie et malheureuse. Le vieux père pleure de joie en étreignant son cadet qui revient à la maison parce qu’il sait le malheur qu’il a souffert tandis que l’aîné enrage parce que son cadet a goûté des plaisirs qu’il s’est refusé. La Mère de Jésus se réjouit de l’accueil de Marie-Madeleine et Pierre de la miséricorde faite au bon larron.

Le verbe « murmurer » employé dans ces deux paraboles ne désigne pas un chuchotement discret mais une opposition frontale à la volonté de Dieu, une incompréhension de son dessein d’aimer tous les hommes, de leur pardonner afin de les unir dans un même amour.

De même les fils d’Israël qui ont depuis longtemps porté le joug de la Torah avec ses contraintes n’ont pas à jalouser les païens qui ont pu mener une existence débridée et qui maintenant reçoivent gratuitement le pardon. Le Seigneur Jésus a offert sa vie justement pour tous, afin que tous forment le peuple de Dieu. Il a brisé le mur qui les séparait. Là est la Bonne Nouvelle.

Une Église, une paroisse n’est pas un cercle clos de bien-pensants, une forteresse de catholiques impeccables. Toujours elle doit laisser la porte entr’ouverte, souffrir de tant de places vides, montrer qu’elle est incomplète, qu’elle attend le retour des manquants. Elle sort à toute heure, elle appelle en quête de tous ceux qui n’ont pas été embauchés, elle manifeste la joie immense des hommes qui ont compris le sens de leur vie. Et plus aucun ne se demande : « Qui est le plus grand ? ». Car tous nous sommes des enfants pardonnés.

Frère Raphaël Devillers, dominicain