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24ème Dimanche – Année A – 13 septembre 2020 – Évangile de Matthieu 18, 21-35

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Évangile de Matthieu 18, 21-35

Pardonne puisque tu es pardonné

Nous ne sommes pas des pièces de lego bien lisses qui s’adaptent parfaitement les unes aux autres : chaque être humain est unique dans sa constitution biologique, son expérience, sa culture, son tempérament, ses façons de voir et de raisonner. Et si tous ceux et celles qui répondent à l’appel de Jésus deviennent ses disciples, constituent son Église, s’engagent à vivre son Évangile, ils ne seront jamais des clones. Quelle que soit leur bonne volonté, leurs façons de voir et leurs faiblesses les amèneront toujours à se heurter de mille et une manières.

C’est pourquoi, après avoir interdit aux disciples toute volonté de puissance et tout mépris vis-à-vis des petits, Jésus les oblige à la pratique perpétuelle du pardon. Or les blessures que nous nous causons et les souffrances qui déchirent notre sensibilité sont parfois telles que nous décrétons impossible, voire inhumaine, cette exigence de Jésus. Par une grande parabole, Jésus essaie de nous convertir.

C’est encore le brave Pierre qui introduit au problème et il a sans doute quelque bonne raison de le faire. Depuis que le Maître l’a nommé « Pierre » de fondation de son Église, ça râle un peu dans les rangs. Dans son évangile, Jean cache difficilement son dépit de n’avoir pas reçu cette charge qu’il s’estimait plus apte à assumer. Notre cher François en voit aussi de vertes et de pas mûres.

– Pierre s’approcha de Jésus : « Seigneur, quand mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu’à 7 fois ? »
– Jésus lui répond : «  Je ne te dis pas jusqu’à 7 fois mais 70 x 7 fois ».

Autrement dit toujours. Aucune limite à ta patience. Ne rêve pas qu’un jour les choses s’arrangeront ni qu’il te sera permis de te venger. N’oublie pas : « Celui qui veut me suivre, qu’il renonce à lui-même et qu’il prenne sa croix ». Ta croix à porter n’est pas un colifichet mais ton frère que tu dois supporter.

Qu’est-ce qui justifie pareille obligation ? Une parabole va faire tomber toutes nos objections.

Le Roi et ses serviteurs

Le Souverain fastueux d’un immense Empire convoqua ses Grands Serviteurs, les gouverneurs de province, à se présenter dans son palais afin de lui apporter le montant des impôts et taxes qu’ils avaient perçus en son nom.

Le premier entra : il devait 10.000 talents, c.à.d. 6O millions de pièces d’argent et il n’avait pas de quoi rembourser. Le maître ordonna de le vendre, avec sa femme, ses enfants et tous ses biens afin de le châtier et au moins récupérer une petite partie de la dette. L’homme tomba aux pieds du roi et, prosterné, il suppliait : « Prends patience envers moi et je te rembourserai tout ». Saisi de compassion, le maître le laissa partir et lui remit sa dette.

En sortant, le serviteur trouva un de ses compagnons qui lui devait 100 pièces d’argent. Il se jeta sur lui pour l’étrangler : « Rembourse-moi ta dette ! ». Tombant à ses pieds, le compagnon lui dit : « Prends patience envers moi et je te rembourserai ». L’autre refusa et le fit jeter en prison.

Les autres compagnons, en voyant cela, furent profondément attristés et allèrent tout raconter au Roi. Celui-ci le rappela : « Serviteur mauvais ! Je t’avais remis toute ta dette parce que tu m’avais supplié. Ne devais-tu pas à ton tour avoir pitié de ton compagnon, comme moi j’ai eu pitié de toi ? ». Dans sa colère, le Maître le livra aux bourreaux jusqu’à ce qu’il eût tout remboursé ».

Jésus conclut : « C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera si chacun de vous ne pardonne pas à son frère de tout son cœur ».

Tous endettés devant Dieu

Au commencement il y a une relation binaire : moi et l’autre qui m’a blessé. Oui cet autre est baptisé, pratiquant, il fait partie de l’Église. Et pourtant, à ma grande stupeur, il m’a fait du mal : critique acerbe, remarques moqueuses, médisance, calomnie, coup fourré…Il m’a déshonoré devant les autres, a trahi notre amitié, a sali ma réputation, a entravé ma carrière. Et cela non pas une mais deux, mais cinq, mais dix fois.

Au centre, entre nous, ma souffrance me taraude, ma plaie ne finit pas de suppurer. J’ai beau savoir que la foi me demande de pardonner, je n’y arrive pas. Je rumine, je ressasse. Impossible de tourner la page, d’oublier, de chasser le désir de vengeance, de pardonner.
Il n’y a qu’une issue : se remettre dans la vérité totale, dans la relation triangulaire : moi, l’autre et Dieu. Car l’essentiel, ce n’est pas le heurt avec l’autre mais le lien avec Dieu.

Dieu qui ne demande pas d’abord : « Qu’est-ce qu’on t’a fait ? » mais « Qu’as-tu fait, toi ? Comment as-tu vécu ? ». Attention ! ce Dieu n’est pas un juge impitoyable qui applique froidement les articles d’un code, il n’est pas un œil scrutateur des recoins de notre âme. Mais il n’est pas non plus un père Noël bonasse qui laisse tout aller et ne songe qu’à faire des cadeaux.

Dieu est le Créateur et il est Amour: il connaît mieux que l’homme ce qu’il y a dans l’homme, il sait comment l’humanité doit vivre pour s’épanouir selon sa vocation, il a le projet de réaliser la paix. Comme il nous a faits libres et responsables, il peut nous demander des comptes puisque l’Écriture nous a clairement précisé la conduite à tenir. « Tu aimeras Dieu de tout ton cœur…Tu prieras…Tu aimeras ton prochain comme toi-même…Tu ne vénéreras nulle idole surtout pas l’argent …Tu te feras le prochain de celui qui souffre …etc… ».

Qui aurait l’audace de prétendre qu’il a toujours observé ce programme ? Même si nous n’avons pas causé de grands maux, combien de bonnes actions avons-nous manquées ? Des heures de divertissement sans une visite aux malades. Gaspillage effréné et une piécette aux pauvres. Pratique religieuse sans efficacité sociale. Affirmation sans réplique de son autoritarisme. Ego enflé et dédain des petits.

Comme le serviteur de la parabole, notre dette est immense, incalculable ; aucun Saint n’ose se dire quitte. «  Seigneur prends pitié » : n’est-ce pas le seul cri que nous pouvons pousser ?

C’est alors que nous pouvons sauter de joie en entendant la Bonne Nouvelle : « Tu ne pourras jamais me rembourser mais Jésus a offert sa vie pour toi. Tu étais perdu, il t’a retrouvé ; tu étais souillé, il t’a relavé ; tu étais condamné, tu es sauvé ». Et tout cela sans condition, sans exiger de compensation, gratuitement. Uniquement parce que tu as reconnu tes fautes. Miséricorde infinie est donnée sur tes fautes indéfinies.

Mais une conséquence obligatoire s’ensuit : cette grâce que tu as reçue de ton Dieu que tu as offensé, tu dois l’offrir à ton prochain qui t’a offensé. Ta foi, c’est de ressembler à Dieu : de pardonner 70 x 7 fois. Tu dois faire rebondir son pardon. Car si tu le gardes pour toi, tu le perdras.

Le Notre Père pouvait nous faire croire que Dieu mesure son pardon sur la générosité du nôtre : « …pardonne-nous comme nous pardonnons ». La parabole du Roi nous réjouit : la supplication sincère obtient le pardon total mais cette grâce de miséricorde doit servir à irriguer nos relations au prochain.

La prière, l’entrevue avec le Père, nous libère de toute condamnation afin qu’à notre tour, à son image, nous libérions nos frères du mal qu’ils nous ont fait.

N’est-ce pas pour cette raison que Dieu ne nous guérit pas de nos chutes ? Parce que celui dont les plaies sont guéries par Dieu peut mieux comprendre que lui aussi désormais il doit soigner les blessures de son frère.

Et n’oublions pas l’expression finale: ce pardon ne se murmure pas comme une obligation que l’on s’arrache du bout des lèvres : il doit se donner non « à contrecœur » mais« du fond du cœur »

Frère Raphaël Devillers, dominicain