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23ème dimanche ordinaire – Année C – 8 septembre 2019 – Évangile de Luc 14, 25-33

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ÉVANGILE DE LUC 14, 25-33

NE PAS SOLDER L’ÉVANGILE

En l’an 63 avant notre ère, le général Pompée avec son armée a conquis Israël et l’occupation impériale semble inexorable. Humiliation nationale pour le petit peuple écrasé mais surtout horrible blasphème de voir des païens idolâtres souiller une terre que Dieu a donnée à son peuple. A part quelques résistants surexcités qui rêvent encore de recouvrer l’indépendance par les armes, nul espoir de libération. Sauf si Dieu voulait exaucer les supplications de son peuple et envoyer ce mystérieux Messie annoncé par les anciens prophètes.

Et voilà qu’un homme soulève une immense espérance en parcourant la Galilée (année 28 ?). Le grand prophète Jean-Baptiste l’a désigné lors de son baptême ; il circule à travers la région en lançant une parole de feu qui enflamme les foules en annonçant la venue imminente du Royaume de Dieu ; sans recourir à des simagrées, il opère des guérisons extraordinaires dont beaucoup peuvent témoigner ; en outre il s’appelle Ieshouah, qui signifie « Dieu sauve » et il est un lointain descendant du grand roi David dont le Messie doit provenir.

Or en hiver de l’an 29, Jésus qui s’était toujours cantonné dans son district de Galilée, décide de monter à Jérusalem pour prendre part à la Pâque, grande fête de la libération. De partout par milliers les pèlerins convergent vers la capitale : un grand nombre se met à suivre Jésus.

Pour beaucoup, tous les indices convergent : il est manifeste que Jésus est le Messie et il suffit d’attendre le signal de son intervention. Le bonheur est à nos portes.

« De grandes foules faisaient route avec Jésus ».

Mais au contraire des vedettes qui font leur show pour exciter leurs fans, Jésus va lancer sur ses suiveurs une douche froide :

« Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple »

Sidérant ! Donc le Royaume n’est pas un pays, un programme, un code de morale, une organisation, une religion, une explosion finale : c’est fondamentalement le don total, libre, personnel, à la personne de Jésus que l’on décide de suivre c.à.d. d’être son disciple qui écoute son enseignement et qui le préfère à tout.

Qui donc est cet homme, certes admirable orateur, guérisseur efficace, et même prophète de Dieu, qui ose exiger un tel attachement à sa personne ? Certes il ne commande pas la rupture des liens familiaux, il n’exige pas d’abandonner sa famille. Mais il ne tolère pas que l’amour des siens et même l’amour de sa propre vie renvoient la confiance en lui au second rang.

On ne peut jamais renoncer à Jésus pour faire plaisir à quelqu’un, si aimé soit-il. Jésus premier servi, quoi qu’il en coûte, même si l’orage éclate dans la famille, même si la carrière doit en pâtir. Au point même de donner sa vie s’il le faut.

« Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher derrière moi, ne peut pas être mon disciple ».

Jésus ne prône pas le masochisme, il ne diabolise pas le plaisir, il n’oblige pas au choix de la douleur. Car « porter sa croix » n’est pas une décision, un choix de sacrifices : c’est le dur châtiment imposé à un condamné. Et en premier lieu à Jésus lui-même.

Donc Jésus prévient ses disciples que, par la foi en lui et par leur pratique de son évangile, ils seront suspects aux yeux du monde. Ils paraitront insupportables, dangereux car ils contrediront radicalement les valeurs sur lesquelles le monde repose. Le disciple n’invente pas des supplices, il les craint, mais s’il persévère à vouloir « marcher derrière Jésus », s’il n’oublie pas le récit de la Passion, la souffrance tombe sur lui et il la porte.
Chaque disciple reçoit la sienne. A l’heure de Dieu.

DISCERNER AVANT DE DÉCIDER

Ces exigences imposées par Jésus Seigneur de la vie exigent évidemment une réflexion approfondie : deux petites paraboles expliquent la nécessité du discernement.

Celui qui veut bâtir une tour commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout. Car s’il pose les fondations et ne peut achever, on se moquera de lui.

Si un roi part en guerre contre un autre, il commence par s’asseoir pour voir s’il peut, avec 10.000 hommes, affronter l’autre qui l’attaque avec 20.000. S’il ne le peut, pendant que l’autre est encore loin, il envoie une délégation pour demander la paix.

De même, celui d’entre vous qui ne renonce pas à tous ses biens ne peut être mon disciple.

Décider d’entreprendre une construction lourde ou se lancer dans une guerre ne se fait pas sur un coup de tête mais exige une réflexion approfondie. Il faut « s’asseoir », c.à.d. prendre le temps d’étudier la situation, d’évaluer ses ressources financières ou ses capacités d’armement. L’argent et la force constituent la base de la réussite.

Paradoxalement ces paraboles servent de contre-modèle à Jésus.
Pour lui l’engagement à devenir son disciple ne se base pas sur l’assurance de posséder les moyens adéquats mais sur la confiance en lui seul. Et cette confiance doit être telle qu’elle oblige au renoncement total à tous les biens. Non qu’il faille tout vendre pour partir à l’aventure (on ne voit jamais Jésus imposer pareille exigence à une famille) mais il faudra renoncer à penser à la façon des personnages des paraboles qui cherchaient l’assurance dans la possession des biens.

Ce que le disciple doit construire, c’est son existence dans le Royaume de Dieu; ce contre quoi il doit combattre s’appelle égoïsme, cupidité, orgueil, avarice. Il sera d’autant plus sûr de construire sa vie et de vaincre les ennemis s’il s’est assis pour lire l’Evangile, le méditer en profondeur, comprendre le projet de Jésus qui a réalisé la plus grande révolution de l’histoire en étant dépouillé de tous les avoirs, de toutes les compétences, de toutes les armes du monde.

Car le Royaume n’est pas une grande construction, une tour impressionnante comme le croient les nantis fous d’orgueil et d’arrogance. Et le Royaume ne s’établit pas dans un rapport de forces.

Chaque fois que l’Eglise veut éblouir par son faste et ses ressources, elle rassemble peut-être des foules mais pas des disciples. Et quand elle croit vaincre en jetant des anathèmes, en lançant des croisades, en allumant des bûchers, elle est vaincue.

PARABOLE DU SEL

L’enseignement se conclut par une autre parabole que le lectionnaire a omise et c’est dommage car elle met en garde contre la tentation qui surgit en nous précisément à ce moment.

Cet enseignement de Jésus est tellement raide, il nous appelle à des renoncements tellement radicaux qu’ils nous en paraissent impossibles, impraticables. On veut bien être chrétien, oui, mais pas à ce niveau ! C’est pourquoi Jésus nous appelle à ne pas affadir l’Evangile.

« Oui c’est une bonne chose que le sel. Mais si le sel lui-même perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ? Il n’est bon ni pour la terre ni pour le fumier ; on le jette dehors. Celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende »

Pour opérer le salut du monde, pour éviter l’écroulement qui le menace et pour le conduire à Dieu, un évangile light, édulcoré ne suffit pas. La société de consommation consent des soldes pour attirer des clients. Il n’y a pas de rabais dans l’Evangile. Devant le réchauffement climatique, les percées des neurosciences, le transhumanisme, les noyades des migrants, les multiples foyers de guerre, le tsunami de la pornographie, seul l’Evangile de la croix permettra à l’Eglise de remplir sa mission.

Il vaut mieux dire à Dieu : « Je n’y parviens pas : aide-moi » plutôt que de lui reprocher d’exagérer.

Frère Raphaël Devillers, dominicain