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23ème dimanche – Année B – 5 septembre 2021 – Évangile de Marc 7, 31-38

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Évangile de Marc 7, 31-37

Effata, Ouvre-toi, Écoute

Lors de la violente controverse avec les Scribes pharisiens à propos des rites de purification, Jésus a livré un enseignement neuf et libérateur: ce ne sont pas les aliments qui souillent l’homme mais le mal qui est dans son cœur et lui fait ruminer et commettre des péchés. Cette déclaration brisait ainsi le mur qui séparait Juifs et païens et permettait la convivialité entre les convertis quelle que soit leur origine.

Par conséquent, excédé par l’hypocrisie pharisienne, Jésus décide de sortir des frontières de son peuple et il se lance dans une très longue tournée dans les terres païennes. En fait il avait déjà tenté une incursion chez les païens de l’est, au pays de Gérasa et il y avait exorcisé un fou furieux mais il avait également causé la perte des porcs impurs ( la fameuse plongée du troupeau dans les eaux du lac). Cela du coup avait provoqué le refus de la population qui avait chassé ce Juif perturbateur (5, 1-24).

Mais maintenant Jésus, dirait-on, a évolué et, sans scrupules, il entreprend un long séjour dans les villes hellénistiques, n’évite aucun contact, ne jette nul anathème et n’impose plus les tabous alimentaires de sa Loi.

Tout d’abord il remonte vers le nord-ouest sur la côte méditerranéenne où se dressent les grandes villes antiques de Tyr et Sidon (le Liban). Une maman syro-phénicienne l’implore pour sa petite fille très malade et elle parvient à lui arracher « les miettes » de son pouvoir et à obtenir la guérison de son enfant (7, 24-30 : l’épisode n’est pas lu dans la liturgie cette année). Ensuite Jésus se tourne vers l’est, traverse la Galilée et entre dans le pays de la Décapole (groupe de dix villes à l’autre côté du Jourdain : Damas, etc…). Là également il va opérer la guérison spectaculaire d’un païen.

C’est le texte que nous écoutons aujourd’hui et il comporte des gestes un peu curieux qui nous surprennent car ils frisent la magie – ce qui est peut-être la raison pour laquelle Matthieu et Luc ne le racontent pas. En fait on sait, d’après des documents de l’époque, qu’il s’agissait de procédés habituels dans les méthodes thérapeutiques de l’antiquité. Merci donc à Marc qui nous l’a conservé : plus qu’un fait-divers, l’événement est hautement symbolique.

L’intercession charitable

Jésus quitta le territoire de Tyr ; passant par Sidon, il prit la direction de la mer de Galilée et alla en plein territoire de la Décapole. Des gens lui amènent un sourd qui avait aussi de la difficulté à parler et supplient Jésus de poser la main sur lui. Jésus l’emmena à l’écart, loin de la foule,

Les évangélistes ne racontent pas tout et Jésus n’est pas un touriste: il est probable qu’ici et là il effectue des guérisons. Des témoins de celles-ci vont chercher un voisin qui n’entend pas et parle mal et l’amènent près de ce guérisseur juif en lui demandant, non de le guérir mais au moins de le bénir en lui imposant la main.

Remarquons l’importance de cette démarche d’« inter-cession » notée fréquemment dans les évangiles et que nous pratiquons mal et trop peu : elle est cependant un grand signe de foi, d’espérance et de charité vis-à-vis du prochain. Nous n’avons pas le droit de bénéficier des grâces du Seigneur et de nous contenter de nous plaindre sur les malheurs du monde. Que faisons-nous pour amener les souffrants et les chercheurs à la rencontre du Seigneur ? A la messe, après la récitation du credo, la « prière universelle » n’est pas qu’une banale litanie expédiée à la moulinette dans un esprit magique. Et l’assemblée, elle, est-elle accueillante lorsqu’un de ses membres lui amène un inconnu ?

Jésus ne fait jamais de guérison pour se faire valoir : il emmène l’homme à l’écart de tous car pour guérir, l’homme doit accepter une rencontre personnelle et prolongée avec le Sauveur. « Seigneur, fais de moi ce qu’il te plaira ».

« EPHPHATA » : Ouvre-toi

Des gens lui amènent un sourd qui avait aussi de la difficulté à parler et supplient Jésus de poser la main sur lui. Jésus l’emmena à l’écart, loin de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles, et, avec sa salive, lui toucha la langue.

Puis, les yeux levés au ciel, il soupira et lui dit : « Effata ! », c’est-à-dire : « Ouvre-toi ! ». Ses oreilles s’ouvrirent ; sa langue se délia, et il parlait correctement.

Le diagnostic est juste : le handicap fondamental de l’homme, c’est sa surdité. Conséquence : il est bègue, il parle mal. D’où la thérapie de Jésus qui reprend des méthodes de l’époque et notamment l’usage de la salive reconnue pour sa valeur. Les symboles des gestes – déboucher le conduit auditif, toucher la langue – sont parlants même s’ils ne nous paraissent pas hygiéniques. Mais ils ne suffisent pas : ouvrir l’homme à l’écoute est une œuvre divine. Jésus lance un appel à son Père du ciel, prend sa respiration comme un ouvrier devant un effort pénible et ordonne « Ephphata » que Marc a gardé en araméen, langue commune de l’époque. L’effet est immédiat : l’ouïe s’ouvre et l’homme parle correctement.

Le Secret Messianique

Alors Jésus leur ordonna de n’en rien dire à personne ; mais plus il leur donnait cet ordre, plus ceux-ci le proclamaient. Extrêmement frappés, ils disaient : « Il a bien fait toutes choses : il fait entendre les sourds et parler les muets. »

Frappés par les merveilles accomplies par Jésus, les spectateurs sont toujours tentés de répandre la nouvelle qu’il est bien le Messie promis par Dieu, mais chaque fois Jésus les rabroue et tente de les faire taire (le lépreux 1, 45 ; la famille Jaïre 5, 43 ; …). Il est vrai qu’il est le Messie mais qui doit opérer une guérison bien plus profonde, celle des cœurs et il ne l’accomplira que par la croix. Médecine, sciences, philanthropie sont nécessaires mais à jamais insuffisantes. La défense n’a pas d’effet : les gens proclament et réalisent ce qui était écrit dans Isaïe : « Soyez forts, ne craignez pas : voici votre Dieu. Les yeux des aveugles verront, les oreilles des sourds s’ouvriront, la bouche du muet criera de joie » (Is.35, 5).

Le fait que Jésus ne guérisse jamais qu’une personne, ne fasse pas voir tous les aveugles, entendre tous les sourds, purifier tous les lépreux montre que l’acte a une portée bien plus profonde que celle d’un fait-divers.

L’ouverture de l’Homme Enfermé

Ce voyage prolongé donne tout loisir à Jésus de découvrir tous les aspects du « monde moderne » qui s’édifie tout autour du bassin de la Méditerranée et même bien au-delà. Villes immenses avec leurs avenues bordées de colonnades, système de routes, progrès de la navigation, la « pax romana » provoque un stupéfiant progrès. Le commerce se développe, le niveau de vie augmente, des fortunes gigantesques s’édifient. Des stades rassemblent des foules immenses qui applaudissent les exploits des sportifs, des théâtres accueillent des milliers de spectateurs enthousiastes devant leurs acteurs préférés. Des bienfaiteurs offrent des distributions gratuites. « Du pain et des jeux ». Partout se dressent les statues dénudées des dieux et déesses à qui le peuple rend un culte démesuré.

Voilà le monde : Jésus et ses apôtres écarquillent les yeux. Quel fossé avec le pauvre petit village de Nazareth !…Certes ils découvrent aussi de petites synagogues mais les colonies juives ne vont-elles pas disparaître, laminées par ce tsunami païen ? Bien des fils d’Israël, séduits, se laissent assimiler et abandonnent les pratiques de leurs ancêtres au grand dam des pharisiens qui circulent afin de leur rappeler la liste des observances.

Ne voyons-nous pas une similitude entre cette situation et la nôtre ? Prestige d’une civilisation qui offre confort, moyens de communication, divertissements, voyages, luxe. Donc qui provoque le culte de l’argent, l’envie, la jalousie. Les idoles règnent : chanteurs, vedettes, sportifs de haut niveau. Le nombre de milliardaires croît sans cesse. Et Dieu semble disparu.

Mais les églises se vident ; En quelques dizaines d’années, l’Europe a perdu bien plus que la moitié de ses pratiquants. Des philosophes annoncent la fin prochaine du christianisme. Une récente enquête révèle qu’en Belgique, le nombre des jeunes athées convaincus croît sans cesse. Apeurés, des baptisés accusent la sécularisation et réclament un retour aux anciennes pratiques. Fausse solution.

Mais que fait Jésus ? Il a l’audace de supprimer les tabous alimentaires qui structuraient la vie de son peuple. De même il balayera une interprétation trop vigoureuse du repos du shabbat. Ce qui lui attirera l’hostilité farouche des scribes pharisiens et des sectaires de Qumran. Et il accueille le païen que certains lui amènent. Il compatit à son handicap et il l’ouvre : « Ephphata -Ouvre-toi ».

Le malheur profond de l’homme est sa surdité au message libérateur de Dieu donc son incapacité de communiquer vraiment même avec les jouets modernes. Il ne faut pas sauver des pratiques : il faut conduire l’homme devant Jésus. Qu’il consente à se laisser « déboucher ». Qu’il écoute le cri de la Bonne nouvelle.

Et Interpellation aux disciples : il faut au préalable qu’eux-mêmes s’ouvrent et parlent.

Fr. Raphaël Devillers, dominicain.