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23ème Dimanche – Année A – 6 septembre 2020 – Évangile de Matthieu 18, 15-20

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Évangile de Matthieu 18, 15-20

La vie en Église

La décision cruciale est prise et Jésus ne se reprendra jamais : en route vers Jérusalem, à trois reprises, il réitère à ses disciples l’annonce de sa passion. Celle-ci est nécessaire (« il faut ») mais elle n’est point un terme final, elle portera du fruit ainsi que, dès le départ, Jésus l’a affirmé à Simon : « Tu es Pierre et sur cette pierre, je bâtirai mon Église et la puissance de la mort n’aura pas de force contre elle » (16, 18).

L’Église (en grec : ek-klesia = appelé à sortir hors) sera donc l’œuvre du Christ qui appellera des personnes à sortir (librement) de leurs autres idées pour confesser cette même foi et devenir ainsi comme des pierres vivantes d’une communauté universelle.

Cette communauté mondiale se concrétisera dans des cellules locales appelées elles aussi « des Églises ». Saint Paul écrit sa lettre « à l’Église de Dieu qui est à Corinthe ». Les premières générations n’ont jamais construit de bâtiments sacrés : « aller à l’Église » signifiait se rendre à la réunion de la communauté, laquelle se tenait dans la maison d’un de ses membres.

Mais en dépit de la sévère réprimande à Pierre, les disciples n’ont pas compris les annonces du maître : on le voit bien par la question qu’un jour ils lui posent : « Qui donc est le plus grand dans le Royaume de Dieu ? ». Ils demeurent convaincus que Jésus le Messie ne peut pas être tué : à Jérusalem il va triompher et inaugurer le Royaume dont il a toujours annoncé la venue. Et eux, les élus, ils seront les chefs. Alors quelle sera leur hiérarchie ? On devine que la promotion de Simon-Pierre fait grincer des dents certains : le groupe est taraudé par l’envie et le goût du pouvoir. Matthieu rapporte, dans son chapitre 18, le 4ème discours de Jésus.

Le Discours sur la vie dans l’Église (Matt 18)

Jésus ne développe pas un portrait de son Église, il ne détaille pas sa structure ni son organisation. Aux hommes de le faire selon les conditions de lieux et de temps. Mais il inculque les deux attitudes de base absolument indispensables pour qu’une Église soit authentique, subsiste et remplisse sa mission.

La première, c’est le refus de la volonté de puissance (18, 1-14) et malheureusement la liturgie saute toute cette partie. En réponse à la question des disciples, Jésus place un enfant au milieu du groupe : « Le plus grand, c’est celui qui se fera petit comme cet enfant. Si vous ne devenez pas comme lui, vous n’entrerez même pas dans le Royaume ». Et il poursuit par une sévère mise en garde contre le dédain que certains se permettraient à l’égard des petits croyants : ce serait un scandale épouvantable. Il vaut mieux s’amputer le corps que de faire perdre la foi à un croyant fragile.

Et une petite parabole montre que Dieu est comme un berger qui cherche la dernière brebis de son troupeau qui s’est égarée. Il fait tout pour la retrouver et il la ramène plein de joie. « Votre Père veut qu’aucun de ces petits ne se perde ». Le dernier des derniers est l’objet d’un amour absolu et unique. Les « chefs », ceux qui savent n’ont pas à se hisser sur un piédestal.

2de Partie du Discours : le Pardon. (18, 15-35)

La seconde attitude indispensable qui sert de socle à l’Église, c’est l’absolue nécessité du pardon. Puisque Dieu est comme un Bon Berger passionné de sauver chacun, comment nous, simples disciples, devons-nous agir lorsque nous voyons qu’un frère s’est égaré ?

Nous lisons aujourd’hui la première partie de ce texte (18, 15-20) qui traite du péché contre la communauté. C’est pourquoi il ne faut pas lire « une faute contre toi » comme certains manuscrits l’ont ajouté par erreur. Le péché entre personnes sera vu dimanche prochain. Jésus propose une démarche que l’on appelle « la correction fraternelle » et elle n’est pas simple à pratiquer.

Si ton frère a commis un péché, va lui parler seul à seul et montre-lui sa faute. S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère.

Au point de départ, il ne faut jamais oublier qu’il s’agit d’un « frère » que la communauté a accueilli en tant qu’appelé, lui aussi, par le Christ. Il n’est pas membre d’une équipe, numéro anonyme d’une association, collaborateur que l’on renvoie pour incompétence. Il est animé par l’Esprit, membre du Corps du Christ, brebis égarée mais cherchée par le Père.

Cela le rend très précieux et en même temps souligne sa responsabilité : par sa faute, qui n’est pas précisée, il perturbe la vie de la communauté, il abîme sa réputation, il gêne la mission. On ne va pas le convoquer chez le patron, on ne va pas causer un esclandre en rapportant à tous son méfait. « Savez-vous bien ce que X…a fait ?… » : pratique courante et désastreuse.

Jésus nous enseigne la conduite à suivre: le témoin qui a constaté le péché cherche d’abord à avoir un entretien seul à seul avec l’intéressé. Sans précipitation, il attend le moment propice quand les tempéraments sont au calme. Et posément, sans en remettre, il montre à l’autre sa faute. Ce dernier peut la reconnaître, confesser qu’il faisait du tort et s’engager à se convertir. Une poignée de mains chaleureuse scellera la victoire de la vérité et de la fraternité.

S’il ne t’écoute pas, prends avec toi une ou deux personnes afin que l’affaire soit réglée sur la parole de deux ou trois témoins.

Il est possible que l’autre se cabre et refuse de changer d’attitude. Dans ce cas, on cherche un ou deux disciples qui eux aussi estiment que la faute doit être corrigée et, à un moment convenable, sans irritation, on reprend un conciliabule. L’accord des trois témoins pourra amener le pécheur à être enfin convaincu de changer.

S’il refuse de les écouter, dis-le à l’Église.

S’il y a un nouvel échec, alors il sera nécessaire d’exposer le problème à la communauté (l’Église) qui pourra débattre, prouver au coupable que sa faute est inadmissible et qu’il est impératif pour lui de modifier son comportement.

S’il refuse d’écouter l’Église, considère-le comme un païen et un publicain.

Après les trois démarches et les sollicitations répétées sans effet, alors il faudra bien déclarer au coupable qu’il ne peut plus participer aux assemblées car sa faute déforme l’Évangile, défigure l’aspect de l’Église. L’Église ne méprise personne : elle souffre qu’un de ses membres ne veuille pas consentir à la conversion qu’elle juge, elle, indispensable. Elle ne se prétend pas parfaite, elle ne rassemble pas que des membres impeccables sinon elle serait dure et pharisienne. Mais il y a de l’intolérable.

Cette sentence de renvoi ne signifie pas que cet homme soit rejeté et condamné : Jésus n’a-t-il pas dit qu’il n’était pas venu pour les justes mais pour les pécheurs ? N’a-t-il pas présenté son Père comme un pasteur qui ne cesse jamais de chercher la brebis égarée ? Voilà pourquoi l’Église doit aimer cet égaré et tout faire pour lui montrer qu’il est toujours attendu, qu’il manque aux autres et qu’il sera toujours accueilli avec joie.

Dans la prière et au nom de Jésus

Ce procédé de la correction fraternelle, pour être juste et échapper aux jugements personnels et trop hâtifs, doit se faire avec beaucoup de prière et la volonté d’agir réellement au nom de Jésus. D’où la finale solennelle :

Je vous le dis : tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel. Encore une fois, je vous le dis : si deux d’entre vous sur la terre se mettent d’accord pour demander quelque chose, ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux. Quand deux ou trois sont réunis en mon Nom, je suis là au milieu d’eux.

Si on agit dans ce climat, alors les disciples peuvent être sûrs que Dieu avalisera leur décision. Le pouvoir confié naguère à Pierre sera exercé de manière communautaire. C’est Jésus qui rassemble son Église : elle doit expressément se serrer contre lui afin de pouvoir exercer cette tâche ardue en toute justice.

Conclusion

Dans la 1ère lettre aux Corinthiens, on voit Paul très fâché : il a appris que la communauté tolère en son sein un pécheur notoire et il annonce qu’il procédera à l’exclusion: « Ne savez-vous pas qu’un peu de levain fait lever toute la pâte ? » (1 Cor 5, 1). Il faut prendre garde à la contamination du mal.

Cette correction qui était praticable en ces premiers temps de petites communautés, l’est-elle encore aujourd’hui ? Les personnes qui viennent à la célébration du dimanche ont-elles conscience d’être une « Église » ? Les conditions actuelles font que beaucoup « vont à la messe » mais pas « à leur assemblée ». On va ici ou là selon les besoins. On peut être « pratiquant régulier » et ne jamais connaître ceux qui sont des voisins mais jamais « des frères ». On ignore totalement que l’on devrait former une communauté où l’on se connaît, où l’on se soutient, où tous se sentent responsables de la mission capitale de libérer l’humanité du mal par la grâce du Messie.

L’Église ne fait rien – dit la rumeur publique. Le changement est urgent.

Frère Raphaël Devillers, dominicain