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21ème dimanche ordinaire – Année C – 25 août 2019 – Évangile de Luc 13, 22-30

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ÉVANGILE DE LUC 13, 22-30

IRONS-NOUS TOUS AU PARADIS ?

Aujourd’hui nos assemblées vont tout de suite tressaillir en entendant la célèbre question qu’un homme a lancée un jour à Jésus et qui nous taraude encore aujourd’hui :

« Seigneur, n’y aura-t-il que peu de gens à être sauvés ? »

Dans nos souvenirs d’école rôde encore la terrible expression de saint Augustin (fête ce 28 août) qui dénonçait la « massa damnata » : des multitudes innombrables d’êtres humains sont condamnées par Dieu et vouées au châtiment éternel. Et nous avons tous frémi devant les terrifiantes représentations du Jugement dernier chez les peintres de la fin du Moyen-Age.

Heureusement les variétés modernes nous rassérènent et nous fredonnons, tranquilles, le refrain bien connu d’un chanteur qui ne manquait pas de lunettes :

« Nous irons tous au paradis,
tout’s les bonnes sœurs et tous les voleurs,
tout’s les brebis et tous les bandits,
on ira tous au paradis , même moi… »

Alors qui a raison, le théologien ou le chanteur, Tintin ou Michel ? En tout cas, à cette question, Jésus, lui, refuse de répondre. Et à la place, il nous interpelle :

Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car beaucoup chercheront à entrer et ne le pourront pas.

Donc plutôt que de spéculer sur les statistiques des damnés, le Seigneur nous exhorte à lutter, à faire des efforts. Car devant nous il y a une entrée et elle n’est pas automatique. De même que l’embryon a dû souffrir pour passer le goulot étroit et venir en ce monde, ainsi, devenu adulte, doit-il mener un combat incessant contre son égoïsme, son orgueil, sa rage d’assouvir tous ses besoins à son profit. Il doit cesser d’être un bébé qui se croit le roi de la maison, le centre du monde et comprendre que la vie humaine consiste à aimer, donc à servir, à partager, à pardonner, à faire la justice et la paix. Ce passage étroit dans le Royaume du Père où tous sont fils dans une union fraternelle n’est pas ascèse gratuite ni torture mais naissance à l’humanité véritable.

Tous les hommes désirent entrer dans cet état de bonheur et de plénitude mais ils n’y parviennent pas tous parce qu’ils refusent de fixer des limites à leur égocentrisme

CONVERSION URGENTE

Renoncer à des plaisirs même légitimes, mettre un frein à ses envies, convertir l’amour de soi en amour pour Dieu et les autres : nous en admettons peut-être la grandeur et nous entendons la voix du Seigneur qui nous y invite. Mais notre tentation permanente est de remettre à plus tard notre décision. Nos ornières sont tellement profondes que nous y sommes englués et nos bonnes résolutions sont toujours retranscrites dans l’agenda de l’année suivante.
Le Seigneur nous avertit :

Quand le maître aura fermé la porte, si vous, dehors, vous frappez à la porte en disant : « Seigneur, ouvre-nous ! », il vous répondra : « Je ne vous connais pas ». Alors vous direz : « Nous avons mangé et bu avec toi, tu as enseigné chez nous ». Il vous répondra : « Eloignez-vous de moi car vous faites le mal ».

Donc non seulement la porte du Royaume est étroite mais en outre, à un moment, elle sera fermée par le Maître.

Et ne restera que l’effrayant et mystérieux « dehors ». Qu’est-ce à dire ? Un vide. Pas de diables fourchus ni de fournaise de soufre. Mais, pire sans doute, la fixation dans un échec irrémédiable. « J’aurais dû, j’aurais pu…Si c’était à refaire… ». L’image terrifiante du dehors indique le pire : la mort de l’espérance.

Le drame, c’est que ces exclus –Juifs d’alors ou chrétiens d’aujourd’hui – ont eu l’occasion de connaître Jésus, ils ont entretenu avec lui des relations familières, ils ont écouté et apprécié ses enseignements. Mais hélas, cette croyance est demeurée stérile, même les repas eucharistiques et les prédications n’ont pas changé la vie. Et ils ont continué à « faire le mal ».

La porte fermée n’est pas une décision arbitraire du Seigneur ni la somme dérisoire de nos peccadilles mais la décision de faire le mal tout en refusant le pardon.

Tous les prophètes et les évangiles le martèlent : la foi n’est pas connaissance théorique, croyance vague, pratique rituelle mais obéissance, engagement concret. Son test est l’acte. Entrer dans l’Evangile, c’est entrer dans « l’âge du faire ».

EVANGILE DU BANQUET UNIVERSEL

« Il y aura pleurs et grincements de dents quand vous verrez les Patriarches et les Prophètes dans le Royaume de Dieu et que vous serez dehors.
Et on viendra de l’orient et de l’occident, du nord et du midi, prendre place au festin dans le Royaume de Dieu. Oui il y aura des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers ».

S’adressant à des Juifs, Jésus les met en garde contre une assurance religieuse trop facile. Avoir eu le privilège d’être parmi les premiers appelés, membres du peuple élu, ne garantit pas le salut : si les grands Saints de jadis en Israël sont entrés dans le Royaume, leurs descendants ne les suivent pas d’office. Eux aussi doivent faire effort et mettre en pratique les enseignements de Jésus comme Seigneur.

Et par ailleurs, des païens de toutes les nations du monde vont, au cours de l’histoire, entendre la proclamation de la Bonne Nouvelle, ils se convertiront à Jésus et agiront comme il l’a enseigné. L’appel de la mission retentit de plus en plus loin, la réponse est toujours libre et personnelle, et le Royaume devient universel.

Et pour évoquer ce qu’est ce mystérieux Royaume, Jésus reprend une image employée par les Prophètes : le festin.

Que sera l’accomplissement du projet de Dieu, la réalisation de l’Alliance ? Ce sera comme un grand banquet où, sans distinction de classes, tous vêtus de blanc, on se délecte de goûter des mets délicieux, où les grands crus remplissent de joie, où l’on veille à partager entre convives, où l’on dialogue, où l’on rit ensemble. Il n’y a plus des repus et des affamés, des renfrognés et des jaloux. Ensemble on rend grâce à Dieu et on chante ses merveilles au son de la musique.

Le festin : ce grand acte d’humanité où communient Dieu, les hommes et la nature constitue un reflet lointain mais réel de ce que Jésus appelle le Royaume du Père. Et l’Eucharistie du dimanche devrait en être une représentation où l’allégresse partagée nous unit dans un amour sans frontières.

JESUS CIRCULE ET ENSEIGNE

Pour finir, il importe de revenir à la première phrase du texte lu ce jour :

Dans sa marche vers Jérusalem, Jésus passait par les villes et les villages en enseignant.

Luc nous l’a dit : en montant à Jérusalem pour appeler les autorités du temple à la conversion, Jésus sait ce qui l’attend. On va lui fermer le chemin de la vie mais, par la clef de la croix, il ouvrira la porte étroite et renaîtra à la Vie éternelle avec son Père.

Le bon larron pourra entrer au paradis, le fils prodigue pourra se jeter dans les bras de son Père fou de joie de le retrouver, Marie-Madeleine sera purifiée de toutes ses fautes, les apôtres renégats verront les plaies et seront remplis de la paix messianique, Paul le persécuteur voudra dire au monde entier qu’il a été pardonné.

Si la croix du Golgotha est le don suprême de l’amour, ne peut-on espérer que la porte du Royaume ne soit demeurée quand même, un peu, entrouverte et que tous puissent entrer – même moi ?
Mais n’est-ce pas là contredire ce que Jésus nous enseigne aujourd’hui ?
Il n’y a qu’une réponse : « Efforcez-vous d’entrer ». Et dans ce vous, il y a d’abord moi.

Frère Raphaël Devillers, dominicain