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20ème Dimanche – Année A – 16 août 2020 – Évangile de Matthieu 15, 21-2

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Évangile de Matthieu 15, 21-28

La femme qui a ouvert Jésus au monde

Coïncidence : au moment où une terrible catastrophe vient de ravager sa capitale, l’évangile nous raconte le passage de Jésus au sud du Liban. C’est seulement la seconde fois qu’il sort de sa Galilée : la première fois, il avait essayé vers l’est, en Transjordanie, mais les habitants l’avaient renvoyé (8, 28). Maintenant il monte au nord-ouest vers la côte de la Méditerranée, où se trouvent les deux ports célèbres, Sidon et Tyr.

Selon la coutume des maîtres, Jésus marche en tête, suivi du groupe de ses disciples, quand tout à coup des cris d’une femme éplorée éclatent à son adresse. Comment connaît-elle cet étranger ? Toute la région côtière est un lieu de communications commerciales intenses : il est possible que des voisins galiléens ont reconnu Jésus et ont appris à la femme qu’il était un guérisseur célèbre dans leur pays et même tenu par certains comme un messie royal.

Jésus était sorti vers la région de Tyr et Sidon. Voici qu’une Cananéenne, sortie de ces territoires, criait : « Aie pitié de moi, Seigneur, fils de David : ma fille est tourmentée par un démon.».

Dans son récit, Marc nommait cette femme une « Phénicienne » puisque c’était le nom du pays à l’époque. Matthieu, lui, l’appelle « Cananéenne » selon le nom antique de toute cette région côtière où vivaient des peuples que les descendants d’Abraham avaient supplantés à cause du culte de leurs idoles et de leurs mœurs perverties. Leur mauvaise réputation était telle que si les autorités d’Israël acceptaient la conversion d’étrangers – qui devenaient alors des « prosélytes »-, elles interdisaient d’accueillir des « Cananéens » exclus à jamais.

La femme le sait-elle ? Peu importe : son enfant va très mal, aucun médecin, aucune prière n’ont pu obtenir de résultats. Si ce voyageur opère des guérisons, alors de grâce qu’il intervienne : poliment elle se glisse derrière les disciples, elle crie, elle supplie, elle pleure.

Mais Jésus ne lui répondit rien. Les disciples s’approchent de lui et lui demandent : « Renvoie-la : elle nous poursuit de ses cris » . Et Jésus lui lance: « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues d’Israël ».

Cela nous paraît bien étrange. Pourquoi ce silence, ce refus ? A son baptême, Jésus a accepté sa vocation et il semble l’avoir comprise comme messie d’Israël. C’est pourquoi, en donnant ses consignes de mission à ses apôtres, il leur a interdit d’aller vers les païens et même chez les samaritains. « Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël »(10, 6). Aussi les apôtres trouvent-ils normal de renvoyer cette cananéenne condamnée par leur religion, qui les agace de ses cris et bouleverse le charme de leur excursion.

Ce que femme veut

Mais la maman affolée ne se laisse pas démonter : au lieu d’abandonner, elle remonte en hâte tout le groupe des disciples et son attitude d’adoration arrête la marche de Jésus.

Elle vient se prosterner devant Jésus: « Seigneur, viens à mon secours ».
Jésus répond : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants pour le donner aux petits chiens ».
« C’est vrai, Seigneur, mais justement, les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres ».
Jésus répond : « Femme, ta foi est grande : que tout se fasse pour toi comme tu le veux ».
Et à l’heure même, sa fille fut guérie.

L’adjectif « petits »atténue un peu la rudesse de l’expression usuelle en Israël sur ces « chiens de cananéens » (cet animal en ce temps était méprisé) mais Jésus persiste : il a reçu mission de nourrir et soigner son peuple par la Parole de la Bonne Nouvelle. Subtile la femme saisit l’expression au bond et justifie sa demande : nous, les non Israélites, ne pouvons-nous quand même pas bénéficier des « miettes » de ton pouvoir ? Alors Jésus, touché, admire sa foi, sa confiance : elle est exaucée.

Quelle est cette « foi » ?

Cette maman souffre énormément : elle cherche le salut de son enfant. Sa foi est amour, compassion.
Elle a cru que sa fille n’était pas irrémédiablement condamnée et que son appel au secours pouvait obtenir sa guérison. Sa foi est espérance, elle croit que la prière a du pouvoir.
Elle a d’abord cru les anonymes qui lui ont un peu révélé qui était ce Jésus inconnu.
Elle est « sortie » (mot de Matthieu) pour rencontrer l’inconnu.
Elle a supporté le silence puis le premier refus de Jésus. Et cependant elle a répété sa demande sans se laisser décourager.
Elle a bravé les grognements des disciples qui faisaient tout pour la remballer.
Elle s’est prosternée en attitude d’adoration, multipliant ses supplications devant celui qu’elle reconnaissait comme « Seigneur ».
Elle a reconnu qu’effectivement le salut vient de la descendance royale de David et que les Israélites en avaient la priorité.
Et elle a suggéré que la force du salut opère aussi par contrecoup parmi les nations païennes, même dans un peuple catalogué comme maudit à jamais.

Et ainsi (répète Matthieu) Jésus, lui aussi, est « sorti », non seulement de son pays mais surtout de la conception d’un Israël, peuple élu, réceptacle de tous les privilèges divins et auquel il faut s’agréger pour obtenir le salut.

D’ailleurs naguère à Capharnaüm, il avait été touché par la supplication d’un centurion romain qui lui avait dit : « Dis seulement un mot et mon serviteur sera guéri ». Ce qui avait provoqué son admiration : « Jamais vu pareille foi en Israël ». Et il avait annoncé que bien des païens viendront au festin du Royaume tandis que des héritiers en seront exclus » (8, 10).

A la fin de l’évangile, le Ressuscité enverra ses disciples dans le monde entier : (28, 18)

« Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc : de toutes les nations faites des disciples… »

L’officier romain et la maman cananéenne, parce que l’amour faisait la force de leur intercession, ont fissuré le mur qui séparait Israël et les nations : ils ont aidé Jésus à comprendre qu’il était le Sauveur du monde entier.

Pourquoi donc Jésus est-il « sorti » pour aller au Liban ?

Dans la scène précédente, Matthieu nous a appris que des grands maîtres de la Loi sont descendus de Jérusalem en Galilée pour enquêter sur cet énigmatique Jésus.

Ils attaquent : « Tes disciples mangent sans se laver les mains : ils transgressent la tradition ! ». Jésus contre-attaque : « Et vous, vous transgressez le commandement de Dieu en apprenant aux gens qu’ils peuvent éviter de secourir leurs vieux parents en leur déclarant qu’ils ont consacré cet argent pour le temple ! Par votre tradition, vous annulez la Parole de Dieu ».

Et il explique à la foule : « Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l’homme impur mais ce qui en sort car cela vient du cœur : mauvaises intentions, vols, injures, meurtres, adultères… ».

Jésus débusque la dérive pharisienne de la mentalité légaliste. On absolutise un comportement bénéfique (se laver les mains) mais, pour obtenir un bénéfice financier, on trahit sans vergogne un commandement de Dieu (l’amour des parents). On cherche une pureté extérieure mais on est aveugle sur l’impureté gravissime du cœur humain qui rumine mépris, détestation de l’autre, colère, trahison, racisme, orgueil…

En colère, Jésus leur lance : « Hypocrites ! Isaïe avait raison de dire au nom de Dieu : « Ce peuple m’honore des lèvres mais son cœur est loin de moi. C’est en vain qu’ils me rendent un culte car les doctrines qu’ils enseignent ne sont que préceptes d’hommes »( Is 29, 13)

Matthieu ne le précise pas mais il est possible que, excédé par ce pharisaïsme qui, sous figure pieuse, trahit la Volonté de Dieu, Jésus ait décidé de se rendre chez les païens. Et en ce pays d’idolâtrie impure de Canaan qu’on lui avait dit maudit, il va rencontrer une pauvre femme qui lui fait confiance en implorant la seule chose qui importe : le salut de sa fille, c.à.d. de son avenir. Le Liban dévasté va-t-il demander les miettes de l’Évangile pour trouver un avenir ?

Conclusion

Tyr et Sidon étaient les hauts lieux du commerce en Méditerranée, célèbres pour leur opulence, leur luxe, la puissance de leurs fortifications, leurs installations portuaires. Mais une enfant allait mourir. Notre Occident dans sa superbe n’est-il pas le Canaan d’aujourd’hui ? Que devient sa jeunesse ? Elle ne sera pas sauvée par des méticulosités religieuses, par des maîtres inspecteurs. Mais par celui qui répond aux cris du malheureux.

Frère Raphaël Devillers, dominicain