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20ème dimanche ordinaire – Année C – 11 août 2019 – Évangile de Luc 12, 49-53

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ÉVANGILE DE LUC 12, 49-53

ALLUMER LE FEU

Evidemment le titre vous a tout de suite fait penser à Johnny et vous vous êtes mis à fredonner ce tube repris par des dizaines de milliers de fans dans les salles en délire :

« Tourner le temps à l’orage, Revenir à l’état sauvage,
Forcer les portes, les barrages, Sortir le loup de sa cage.
Il suffira d’une étincelle, oui, d’un rien, oui d’un geste,
Il suffira d’une étincelle…Et d’une nuit d’amour, oui, pour
ALLUMER LE FEU…ALLUMER LE FEU….
Et faire danser les diables et les dieux … »

Retomber dans l’animalité, lâcher les torrents d’agressivité, être les pyromanes d’un monde en flammes ? Quel paradoxe, cher Johnny : sur ta gorge qui lançait ces appels, sautillait un crucifix d’argent portant l’image d’un pendu : celui-là justement qui était venu allumer le feu de l’amour de Dieu.

POURQUOI JESUS EST VENU

En terminant son enseignement aux disciples, entendu dimanche passé, Jésus manifeste la conscience qu’il a de sa mission par trois déclarations brèves mais capitales :

– Je suis venu apporter le feu sur la terre.
– Je dois recevoir un baptême
– Je viens mettre la division entre les hommes.

1. Je suis venu jeter un feu sur la terre et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé.

Sur la rive du Jourdain, Jésus avait entendu Jean-Baptiste proclamer : « Moi je vous baptise d’eau mais un plus fort vient après moi : il vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu » (3, 16).

Voulait-il annoncer que son successeur jetterait le feu du châtiment divin sur les infidèles, comme certains prophètes l’avaient jadis annoncé ? Non puisque plus tard Jésus réprimandera sévèrement ses apôtres Jacques et Jean qui, à l’imitation d’Elie, voulaient faire tomber le feu du ciel pour anéantir un village qui refusait d’accueillir Jésus (Luc 9, 55).

La scène de la Pentecôte montrera que ce feu est précisément celui de l’Esprit Saint qui descendra sur les apôtres « sous forme de langues de feu…et ils furent tous remplis d’Esprit Saint et ils se mirent à parler en d’autres langues » (Ac 2, 3).

Ce feu  n’est donc pas celui de la conquête guerrière, celui du fanatisme qui se déchaîne contre les impies. Ce feu est celui de l’amour qui purifie les apôtres coupables d’avoir lâché et renié leur Maître, celui de la joie d’être sauvés, celui de la mission pacifique qui va les lancer à la rencontre des hommes de toutes nations afin de partager ce don avec tous.

Ce feu allumera leurs paroles, ils deviendront des hommes « chaleureux » parce que l’Esprit les aura « remplis ». Ils seront comblés de bonheur, unis par l’Esprit dans une communion fraternelle.

Jésus frémit dans l’espérance de la réussite prochaine du projet de Dieu : « Combien je veux que ce feu soit déjà allumé ». Mais pour cela il faut d’abord que lui-même passe par la plus terrifiante des épreuves.

2. « Je dois être baptisé d’un baptême et comme il m’en coûte d’attendre qu’il soit accompli »

Jésus a reçu sa mission en se laissant baptiser par Jean dans les eaux du Jourdain. Peu à peu, se heurtant aux critiques, aux menaces, à l’hostilité, il a compris qu’il allait être la victime de ses ennemis. Mais ces flots de haine qui vont le submerger d’angoisse et l’engloutir dans les eaux de la mort, il veut les assumer comme un nouveau baptême.

Cette perspective l’épouvante mais il a hâte qu’elle s’accomplisse car en se laissant plonger dans l’horreur par ses ennemis, il ira jusqu’au bout de sa mission : dans le pardon des ennemis et le don total de sa vie. Aussi son Père le fera resurgir, vivant, beau, lumineux, transfiguré. Et il pourra dispenser le feu de l’Esprit par l’entremise de ses disciples.

Il faut le répéter car la spiritualité chrétienne a souvent été empoisonnée par le masochisme : la croix n’est pas voulue pour elle-même comme si elle était obéissance à l’exigence d’un Dieu pervers exigeant le sang d’une victime. Jésus, tout comme son Père, ne veut qu’aimer : mais si les hommes s’opposent, il accomplira ce projet dans la souffrance et par la mort.

3. « Pensez-vous que je sois venu apporter la paix dans le monde ? Non, je vous le dis, mais plutôt la division. Désormais cinq personnes de la même famille seront divisées…Ils se diviseront, le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère … »

Jésus use de paradoxe. Il est effectivement le Messie, c.à.d. l’envoyé spécial de Dieu pour établir la justice et la paix sur terre. Mais il n’impose pas cette paix par miracle divin ni par usage de la force. Cette paix a été obtenue par le mystère pascal : désormais le Royaume de Dieu est ouvert mais chacun n’y entre que par décision libre.

Décision coûteuse car il s’agit de se laisser réconcilier par le sang de la croix, de s’engager à vivre selon les Béatitudes, de placer sa vie sous le signe du service, bref de suivre Jésus sur la voie étroite du renoncement et du pardon.

Mode de vie que la majorité des hommes a toujours refusé et refusera toujours au point qu’ils le combattront sans cesse de toutes leurs forces. Même des grands prêtres en sont venus à vouloir supprimer Jésus. Et tout de suite la persécution éclatera contre les premières communautés. Et depuis 20 siècles, elle ne s’est jamais calmée.

Donc il ne peut y avoir une nation chrétienne et –sauf rares exceptions- une famille chrétienne. L’Evangile ne se transmet pas automatiquement par héritage, par imitation, par conformisme. Sinon il ne reste qu’un vernis, un placage religieux, une vague habitude.

On comprend donc la déclaration de Jésus : tout son désir est d’apporter la paix à chacun et à tous mais, comme il l’a constaté lui-même chez les siens qui le traitaient de fou et de possédé (Marc 3, 21), même à l’intérieur des familles, la zizanie va s’introduire. Un membre se convertira et l’autre non. Michée 7, 6 l’avait prophétisé.

Cet affrontement au cœur des foyers sera souffrance mais l’Evangile, sujet d’affrontement, sera aussi recherche de dialogue. Il pourra éveiller le feu de la colère mais aussi susciter le zèle de la vérité et éveiller au respect de la liberté de conscience.

Plus profondément encore, en aimant Jésus, en défendant l’Evangile quoi qu’il en coûte, le disciple réalisera le commandement de l’amour des ennemis. Sa mission ne sera plus seulement d’énoncer de belles paroles mais elle sera « pâque », passage, elle fera advenir le Royaume.

CONCLUSION

Donc pas de fanatisme ni de croisade. Mais pas non plus acceptation d’une société morte. Est-ce que le feu de la mission nous brûle encore ? Ne sommes-nous pas engourdis dans une société qui nous endort par son confort ? L’originalité chrétienne n’est pas visible.
Allumer le feu : brûler du désir de révéler Jésus, d’apporter la Bonne Nouvelle. Des multitudes meurent de froid parce qu’elles ignorent tout du Christ.

Et du coup, plonger dans le baptême de la contradiction, des moqueries, des injures. Même avec nos proches. Mais « Il suffira d’une étincelle…d’un geste ».

Frère Raphaël Devillers, dominicain