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1er dimanche de l’Avent – Année A – 1er décembre 2019 – Évangile de Matthieu 24, 37-44

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ÉVANGILE DE MATTHIEU 24, 37-44

LE CHRETIEN L’HOMME EN AVENT, L’HOMME EN AVANT

Contrairement à beaucoup de pays d’Asie et d’Afrique, les nations occidentales connaissent depuis des années, une chute spectaculaire de la pratique religieuse. En bien des régions de Belgique et de France où la majorité des gens allaient à la messe chaque dimanche, aujourd’hui les assemblées sont bien amenuisées et vieillissantes. Pourtant peut-on vivre le temps sans en percevoir le sens ?

Peut-être y a-t-il aussi une faute de notre part. Si le dimanche n’est que l’occasion d’un acte pieux, d’une habitude d’enfance, si l’on ne découvre pas que l’année chrétienne propose un développement cohérent, significatif, un éclairage sur l’histoire, et si le message entendu est oublié dès la sortie, il ne faut pas s’étonner du décrochage massif.

Nous participons à deux rythmes: en tant que citoyen, à l’année civile, et, en tant que chrétien, à l’année liturgique.

ANNÉE CIVILE

L’année civile est une convention qui ne nous dit rien sur la vie. La prochaine portera le nombre 2020 et bien sûr personne ne saura que le compte est calculé d’après la venue sur terre de Jésus le Messie de Dieu. Certes on finira l’année en célébrant Noël mais la fête n’a plus aucun rapport avec l’événement rapporté par les Évangiles. Le pauvre fils nouveau-né est écrasé par le règne du riche grand père qui s’est attribué le nom de l’événement. Un vieux rondouillard à la trogne hilare qui, du haut de son chariot, fait pleuvoir des cadeaux aux enfants (à condition que leurs parents soient riches). Tendons des guirlandes sur nos verts sapins et buvons un verre sur fond de “Jingle bell” en échangeant nos fragiles vœux de bonheur et de paix. Dérisoire.

Et Jésus, et la creche ? Renvoyés à l’intérieur des églises. Place au règne de la Sainte Consommation. Quant aux bébés pauvres et étrangers, bien malins ceux qui les découvrent en-dessous d’une tente trouée.

Le Noël originel a été volé aux pauvres. Le 25 est redevenu la fête païenne du solstice. Obéir à la nature.

ANNÉE LITURGIQUE

Par contre, pour les chrétiens, l’année liturgique révèle le sens de l’histoire où se déroule le projet de Dieu de sauver les hommes et elle nous apprend à vivre.

Dimanche passé elle a conclu son cycle annuel en dénonçant les puissances de la violence et de l’argent, les mensonges des puissants dont les victimes sont innombrables mais qui sont voués à basculer dans la poussière. Et elle a proclamé que le jeune crucifié agonisant sur la croix du Golgotha est “Seul Seigneur de l’Univers”. Elle nous a comblés en nous soufflant que nous aussi, condamnés à mort et pécheurs, il nous suffit de murmurer cet appel :”Seigneur Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume” pour entendre le sceau de notre espérance indéfectible: “Aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis”.

En ce dimanche, le livre de Luc refermé, nous enchaînons sur une nouvelle année où nous serons guidés par Matthieu et d’emblée il nous lance la Bonne Nouvelle: l’histoire se terminera par l’avènement du Fils de l’homme. Le nouveau-né endormi sur la paille, le descendant du roi David, le prophète perturbateur, le prisonnier de Caïphe et de Ponce Pilate, le supplicié sanguinolent pendu entre ciel et terre sous le ciel noir du Golgotha sera LE FILS DE L’HOMME.

Nous ne faisons plus semblant d’attendre le petit Jésus: nous nous voulons acteurs responsables de l’histoire car nous partons EN AVENT vers le Jugement final.

“Fils de l’Homme”: l’expression qui, à l’origine, signifie simplement un être humain a été repris par le prophète Daniel dans son esquisse de l’histoire du monde. Après une succession d’empires établis par la violence, la corruption, la cruauté, l’orgueil, l’écrasement des petits, la tuerie des justes, viendra tout à coup un Fils d’Homme qui établira son règne de Justice.

Avec les nuées venait comme un Fils d’homme…Il lui fut donné souveraineté, gloire et royauté…Sa souveraineté est éternelle, elle ne passera pas et sa royauté ne sera jamais détruite” (Dan 7, 14)

Il sera le Juge universel qui jugera chacun en tout justice.
De prime abord cette perspective nous effraie mais n’oublions pas que ce Fils majestueux est aussi le Jésus de l’Evangile. Il n’a aucun préjugé, il n’est emporté par aucun ressentiment, il est le seul à connaître exactement les motifs, les circonstances, sans aucun parti-pris comme souvent les juges de la terre. Il connaît tenants et aboutissants de nos existences, poids de l’hérédité et force des contagions. Et puis n’est-il pas l’ami de Marie-Madeleine, de Zachée, du centurion, de ses apôtres qui l’ont lâchement abandonnés?
Il n’y aura plus de jugement en bloc, à l’emporte-pièce, d’erreur judiciaire; la balance sera adaptée à chacun.

“ Deux hommes travailleront aux champs: l’un sera pris, l’autre laissé. Deux femmes seront au moulin: l’une sera prise, l’autre laissée”.

Quand donc ce règne arrivera-t-il ? Jamais Jésus n’a levé un coin du voile sur ce mystère. Car il serait ignoble de vivre à sa guise et de se convertir, enfin, à l’annonce de l’événement.

Ce silence nous oblige donc à un travail de conversion permanente car cette fin peut survenir au moment où nous partons au travail.
Deux récits nous aident à prendre l’attitude indispensable.

UN DELUGE SOUDAIN

Le mythe du déluge est curieusement répandu dans presque toutes les civilisations antiques. Souvenir d’inondations catastrophiques en Mésopotamie, de notre naissance à travers les eaux amniotiques ?

Dans la version biblique, il n’est pas dû à la colère des dieux qui veulent exterminer les hommes qui les dérangent par leur vacarme. Mais parce que toutes les créatures vivent emportées par la violence (en hébreu: “hamas”). Un seul, Noé, trouve grâce, il est juste: Dieu lui commande de bâtir un gros bateau qui l’accueillera avec ses fils et des animaux de toutes les espèces. Le déluge éclate, emporte tout, cesse. Une colombe enfin s’envole et rapporte un brin d’olivier. Une nouvelle humanité va pouvoir se développer si elle comprend le signe de l’événement, la nécessité de sauver les animaux et le signe de l’arc-en-ciel qui nous suggère d’enfin nous accepter dans nos différences.

Dans le déluge permanent des calamités, des ignominies, des messages et des images, notre salut se trouve dans l’arche (en hébreu, le mot se dit teba et signifie aussi “le mot”). Dans l’affrontement des haines, dans la jungle où les hommes, comme des bêtes, rugissent, hurlent, aboient et se déchirent, vivons dans l’Eglise, l’arche nouvelle fondée par Jésus où les occupants se parlent, dialoguent, échangent des mots de gentillesse, de pardon et de paix.

Montrons le mât de la Croix et tendons le rameau de la paix.

PARABOLE DU VOLEUR

“Si le maître de maison avait su à quelle heure de nuit, le voleur viendrait, il aurait veillé et n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison.”

La foi, l’espérance et l’amour ne sont pas des possessions assurées que l’on garde paisiblement, qu’il suffit de loger dans un coin de la mémoire pour les retrouver en temps voulu. Si on ne veille pas à les entretenir, si on ne les utilise pas dans le quotidien de la vie, si on ne cherche pas des réponses aux objections qu’on peut leur faire, si on se laisse prendre par l’atmosphère ambiante, elles sont peu à peu corrodées par l’esprit du monde. Des forces les subtilisent. Ne les voyez-vous pas à l’oeuvre ?

ATTITUDE FONDAMENTALE

Veillez donc car vous ne connaissez pas le jour où votre Seigneur viendra…Tenez-vous donc prêts: c’est à l’heure que vous n’y pensez pas que le Fils de l’Homme viendra.

L’éveil, la vigilance, voilà l’axe fondamental de l’ultime enseignement de Jésus avant son départ, l’attitude vitale qui n’est pas suffisamment répétée et martelée dans nos assemblées.
La consommation à outrance, l’attrait du neuf perpétuellement proposé, l’envie de jouir de tout tout de suite avant que vienne la catastrophe annoncée, le bombardement incessant qui titille nos frustrations, tout nous pousse à sacraliser le présent, à nous enliser dans le plaisir immédiat. Et nos fragiles défenses cèdent les unes après les autres.

CONCLUSION

Entrer consciemment en AVENT, déjà inaugurer notre nouvelle année aujourd’hui n’est pas un gadget catholique. C’est s’éveiller à la véritable signification de l’histoire, c’est décider de vivre en accord avec le projet de Dieu en route, c’est voir la véritable hiérarchie des valeurs, c’est tenir avec courage dans les ouragans et les tsunamis, sûrs qu’après tous les déluges et les engloutissements surgira le Fils de l’Homme et la communauté des Saints.

Frère Raphaël Devillers, dominicain