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19ème Dimanche – Année A – 9 août 2020 – Évangile de Matthieu 14, 22-33

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Évangile de Matthieu 14, 22-33

Confiance, c’est moi, n’ayez pas peur

Un soir, en pleine campagne, une foule reçoit à manger gratis, elle est rassasiée et constate en outre des surplus abondants: on s’attend donc à une explosion, un débordement d’enthousiasme. Pas du tout. La suite du récit de Matthieu surprend : aucune réaction. Jésus renvoie les gens chez eux et ordonne à ses disciples de retraverser, seuls, le lac tandis que lui monte dans la montagne.

C’est chez saint Jean que nous trouvons l’explication. Constatant le miracle qui vient de se produire, les gens, sidérés, en concluent que ce Jésus est le Messie attendu depuis des siècles, donc ils décident de le proclamer roi sur le champ. Effrayé, Jésus s’enfuit dans la montagne (Jean 6, 15).

Infantilisme de l’humanité : le bonheur, c’est recevoir tout, tout de suite, pour rien. Satisfaction immédiate des besoins. Donnez-moi ou je hurle. Terrifiant mirage de la société de consommation C’était la première tentation insinuée par le satan et que Jésus avait tout de suite sèchement rejetée. Il faut sortir du temps du biberon, des bisounours, pour entrer péniblement dans l’âge adulte où l’homme doit gagner son pain à la sueur de son front.

Et il est encore mille fois plus pénible d’accéder à l’âge spirituel où l’homme décide de construire une société où l’on partage nourriture et biens. C’était l’enseignement du pique-nique : veiller à la faim de chacun. Alors on ne vote plus, comme des gros naïfs, pour des politiciens qui promettent mirages, augmentations, avantages de toutes sortes mais en faveur d’hommes vrais qui appellent à créer ensemble une société de droit et de justice pour tous. « Je vous promets du sang et des larmes ». Du coup ils ne sont jamais élus.

Jésus a vu tout de suite le péril mortel de l’idolâtrie : être applaudi à tout rompre, hissé sur le podium comme le bienfaiteur de l’humanité, une vedette. Et il a perçu la tentation de ses disciples tout fiers de parader comme ses collaborateurs et qui frémissaient déjà à la perspective de participer au couronnement imminent de leur maître. Jésus brise la belle unité du pique-nique champêtre et il renvoie tout le monde.

Aussitôt Jésus obligea les disciples à remonter dans la barque et à le précéder sur l’autre rive, pendant qu’il renverrait les foules. Et, après avoir renvoyé les foules, il monta dans la montagne pour prier à l’écart. Le soir venu, il était là, tout seul.

Qu’est-ce qu’être le Messie, le Sauveur des hommes ? Suffit-il d’une politique honnête, de la médecine, de la guérison des maladies, du service humanitaire ? Quel est le projet de Dieu ? Le Fils veut écouter son Père. La montée est symbole d’élévation, d’éloignement du brouhaha pour s’enfoncer dans la solitude, le silence et remettre tout son être devant Dieu. Jésus va passer toute la nuit là-haut. La prière n’est pas une fuite, un passe-temps mais un accouchement de notre vocation. C’est de son Père que le Fils doit apprendre comment sauver l’humanité.

L’Église dans la tempête

La barque était déjà à une bonne distance de la terre, elle était battue par les vagues car le vent était contraire. Vers la fin de la nuit, Jésus vint vers eux en marchant sur la mer. En le voyant marcher sur la mer, les disciples furent bouleversés. Ils disaient : «  C’est un fantôme ! » et la peur leur faisait pousser des cris. Mais aussitôt Jésus leur parla : « Confiance ! C’est moi ! N’ayez pas peur ! ».

En effet le lac de Galilée est parfois secoué par des turbulences de vents contraires ; d’ailleurs Matthieu nous avait déjà raconté comment Jésus, réveillé par les disciples, avait menacé la tempête d’un mot, ce qui avait ramené le calme et provoqué la question des hommes : « Qui est-il pour que même les vents et la mer lui obéissent ? » (8, 27). Mais ici la scène est beaucoup plus stupéfiante et tout lecteur achoppe sur un exploit incroyable : marcher sur la mer ! Certains ont même fait des recherches afin de découvrir un endroit du lac où le fond affleurait presque à la surface, ce qui avait permis à Jésus de faire croire à cette supercherie.

Laissons ces balivernes et bien plutôt sautons à la fin de l’évangile qui va nous donner la clef de l’énigme. En effet nous y découvrons un étonnant parallèle avec notre texte.

Un étonnant parallèle

Jésus partage des pains à la foule.
Pâque : Jésus partage un pain et une coupe avec ses seuls disciples et déclare : « Ceci est mon corps ; ceci est mon sang. »

Il refuse d’être un roi nourricier.
Il revendique le titre de Messie, Fils de Dieu : il est condamné à mort.

Il disparaît dans la montagne pour prier son Père.
Il disparaît dans la mort mais « passe » dans la gloire de son Père.

La nuit : la barque des disciples est violemment secouée.
Les disciples sont épouvantés par la croix et la disparition de Jésus. C’est la tempête.

A l’aurore, Jésus vient. Il domine l’abîme, comme s’il était d’une autre condition.
A l’aurore, le Ressuscité vient, portes closes.

Affolés les disciples le prennent pour un fantôme.
Les disciples croient voir un esprit (Luc 24, 37).

Il les apaise : « Confiance ! C’est Moi. »
« Quand vous aurez élevé le Fils de l’homme, vous connaîtrez que Je Suis. »

Matthieu ajoute une prophétie pour Pierre, le n° 1 des apôtres :

Il veut aussi marcher sur l’eau. Secoué par le vent, il a peur et coule. Jésus le sauve : « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? »
Téméraire, il avait dit : « Moi je donnerai ma vie pour toi ». Au tribunal, il coule dans le Reniement : « Je ne connais pas cet homme ». Jésus le sauve par son pardon : « Paix mes brebis ».

Finale

« Quand Jésus et Pierre sont remontés dans la barque, le vent tomba. Les hommes dans la barque se prosternèrent : « Vraiment tu es Fils de Dieu ». Après la traversée, ils touchèrent terre à Génésareth. Les gens le reconnurent, on prévint la région et on lui amena tous les malades. On le suppliait de les laisser toucher la frange de son vêtement. Et tous ceux qui la touchèrent étaient guéris ».

Conclusion

L’exécution barbare de Jean-Baptiste a marqué un tournant dans la vie de Jésus et l’a orientée vers sa fin. Certes sa mission comporte encore des œuvres de bienfaisance : une religion résignée aux malheurs des hommes et tâchant de les consoler par des discours pieux et des promesses pour l’au-delà serait une odieuse aliénation, une cause majeure d’athéisme.

C’est pourquoi, à la suite de leur Seigneur, les premiers disciples ont accompli des œuvres semblables. Et à notre époque acharnée à dénoncer les crimes de l’Église (qui sont souvent réels), il faut répéter aux jeunes, qui en ignorent tout, que les Églises chrétiennes sont très probablement l’organisme le plus important de toutes les institutions humanitaires internationales.

Mais hôpitaux et œuvres de solidarité : est-ce suffisant ? Dans les évangiles, le même verbe peut se traduire « guérir ou sauver ». De quel mal l’homme doit-il être guéri / sauvé ?…Un homme guéri et en parfaite santé va-t-il être un vrai homme ?

Après l’avertissement de l’assassinat de Jean-Baptiste, les événements n’étaient plus des miracles pour l’admiration des naïfs ou les sarcasmes des incrédules mais des « signes » dont il fallait peu à peu percer le message.

Le repas dans l’herbe n’était plus seulement un pique-nique populaire mais l’annonce d’un futur repas où le pain serait la présence d’un Messie qui donne sa vie et qui dès lors est Seigneur.

La prière nocturne sur la montagne présageait la prière d’angoisse de Gethsémani puis la disparition de Jésus que la croix avait élevé dans la gloire de son Père.

La traversée de la mer dans la tempête et la marche sur les eaux prophétisaient un passage autrement tragique, celui du Messie qui passe la mort pour accéder à une vie nouvelle.

Alors, à celui qui perçoit son appel : « Confiance, n’ayez pas peur, c’est moi », il est offert d’avoir la grâce de passer l’abîme, d’être sauvé de toute mort.

Si les disciples, passagers de « la barque », confessent « Tu es le Fils de Dieu », alors ils peuvent se diriger vers tous les rivages du monde afin d’y révéler un peu de la Présence (« la frange ») de Celui qui parfois guérit mais toujours sauve.

Pourquoi Martin Heidegger, incroyant, considéré comme le plus grand philosophe du 20ème siècle, a-t-il tout à coup déclaré dans son ultime interview au journal « Der Spiegel » : « …..Seul un dieu peut sauver ». ??? … Énigme qui interroge encore aujourd’hui. Les disciples, naïfs bénéficiaires du pique-nique, ont dû connaître la disparition du maître, le bouleversement de la croix, l’apparition qui les comblait de paix pour comprendre la profondeur du mal qui ronge l’humanité et que seul « le Fils de Dieu » peut sauver.

Frère Raphaël Devillers, dominicain