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19ème dimanche ordinaire – Année C – 11 août 2019 – Évangile de Luc 12, 32-48

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ÉVANGILE DE LUC 12, 32-48

JESUS ESQUISSE
LES COMMUNAUTES DE L’AVENIR

L’enseignement de Jésus s’adresse à ses disciples, c.à.d. à nous : il est malheureusement amputé de son début et de sa fin et en outre, la liturgie permet de couper encore certains passages. Attitude typique de l’Eglise qui aime faire des célébrations mais ne pas trop écouter une Parole qui l’appelle à une conversion de vie. Pourtant, sans la Parole, la célébration est un rite creux.

ENFANTS DE DIEU SANS INQUIETUDE

Jésus a commencé par inviter ses disciples à ne pas se noyer dans les soucis et à ne pas mourir d’inquiétude même en ce qui concerne les besoins élémentaires de nourriture et de vêtement.

« Votre Père sait que vous en avez besoin. Cherchez plutôt son Royaume et cela vous sera donné par surcroît …Sois sans crainte, petit troupeau, car votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume ».

Le disciple ne croit plus en un Dieu lointain qui le laisse se débrouiller : il a confiance comme un enfant qui s’abandonne à l’amour de son Père et qui le prie en disant : « Donne-nous le pain dont nous avons besoin chaque jour » (11, 3). Evidemment cette confiance n’empêche ni le travail ni la gestion des affaires.

Le disciple se comprend comme une brebis qui a l’immense bonheur de faire partie du troupeau de Dieu, ce qui le préserve justement d’être de ces moutons de Panurge entraînés par les mêmes slogans publicitaires pour danser sur les mêmes cadences endiablées sans savoir qu’ils marchent à l’abîme. Il n’en tire pas orgueil : il sait trop bien qu’il n’a pas mérité un privilège et qu’il n’est pas récompensé par ses qualités car le Royaume est « un don ».

Alors que faire si l’on ne gaspille plus son argent dans des futilités, si l’on n’est plus obsédé par la pression de la mode, si l’on résiste à la contagion de l’entourage ?

« Donnez des aumônes, faites-vous un trésor inépuisable dans les cieux…Car là où est votre trésor, là sera votre cœur ».

Rappelons encore que, dans la bible, le mot « aumône » se dit « tsedaka » qui signifie « justice » : le croyant est tenu en permanence de lutter pour le droit. Il est anormal que certains hommes vivent dans l’abondance tandis que d’autres se débattent dans la misère. La possession entraîne un devoir permanent qui n’est pas encore de la générosité. Donner un euro et appeler cela « la charité » serait une ignominie.

Lorsqu’ils donnent, les disciples deviennent riches, ils accumulent un trésor qu’on ne pourra jamais leur voler, des actions qui ne seront jamais victimes d’un effondrement boursier. Donc leur cœur sera en paix puisque, par la « tsedaka – justice », il sera fixé en Dieu.

N’est-ce pas parce que les Eglises occidentales ont été entraînées par la course à l’avoir, aux possessions superflues et aux rendements juteux, tout en se contentant de donner quelques miettes aux populations affamées, qu’elles connaissent depuis lors une dégringolade spectaculaire ? Puisque vous n’entendez pas nos plaintes, disent les migrants, nous venons chez vous : allez-vous enfin partager ?

VEILLER DANS L’ATTENTE DU FILS DE L’HOMME

Ensuite Jésus nous met en garde contre la routine, l’engourdissement. Les sollicitations permanentes, les inventions de toutes sortes, les facilités de confort, de divertissement et de voyages risquent fort de nous fixer sur la jouissance du présent. On gère au mieux son quotidien, la paroisse va son petit train-train, la foi ronronne comme un vieux chat (le matou Salem) dans un fauteuil.

Jésus nous réveille :

« Restez en tenue de service, gardez vos lampes allumées. Soyez comme des gens qui attendent le retour de leur maître ».

Mystère de ce personnage unique. Jésus de Nazareth s’éloigne de plus en plus dans le passé. Aujourd’hui nous vivons de son Evangile. Mais à partir d’un futur qui s’approche de plus en plus, Jésus vient.

Il est le maître dont nous avons accepté le programme, la mission d’aimer donc de servir. Tâche difficile, lourde, qui exige des renoncements toujours recommencés, qui démarque de la foule, qui se heurte à l’inertie de l’Eglise. A quoi bon ? se dit le disciple découragé par les échecs.

Dans le contrat de la foi, il n’y a pas une clause de « retraite », « repos bien mérité ». L’amour ne dit jamais « j’ai fait assez ». Il reprend chaque jour son tablier.

Et dans le monde qui n’a jamais baigné dans autant de lumières sans parvenir à percer la nuit où il s’enfonce, les disciples ne doivent pas oublier qu’ils sont la lumière du monde. Non des stars qui fascinent et aveuglent. Non des spots qui éblouissent. Mais des pauvres qui ont reçu la flamme de l’espérance et qui luttent pour la préserver vivante au milieu des tempêtes qui se déchaînent pour l’éteindre.

Et si, comme tout le monde, ils s’affolent devant les perspectives d’effondrement qui se profilent, ils n’attendent pas une catastrophe mais Quelqu’un.

Non un juge implacable qui nous fige dans la terreur mais un Messie qui nous a tant aimés qu’il a donné sa vie pour nous. Et qui, à notre grande stupeur, nous promet d’être ce qu’il a toujours été : notre serviteur.

« Heureux les serviteurs que le Maître trouvera en train de veiller. Amen, il prendra la tenue de service, les fera passer à table et les servira »

Mais alors cela ne signifierait-il pas que déjà, à la messe du dimanche, nous avons la grâce de revivre la Dernière Cène où le Dieu à genoux accueille ses amis ?

Quel bonheur ce sera d’enfin rencontrer celui dont d’autres nous parlaient, de voir le visage de celui dont nous ne connaissions que les paroles.

La petite parabole du voleur nous alerte. Ne nous croyons jamais propriétaires des merveilles de la foi. De mystérieux voleurs rôdent pour nous ravir les trésors dont nous avons la garde.

On nous assène que les Ecritures sont un tissu de mensonges, que la foi est un stade dépassé de la pensée, que l’amour est une faiblesse, l’espérance une chimère. Et devant l’énorme pression, hélas, beaucoup ont cédé. La religion routinière, la croyance non entretenue, l’abandon de la prière, la messe non fraternelle : tout cela ne peut résister au tsunami.

On n’ouvre pas impunément son cœur à toutes les ondes qui tentent de nous dépouiller de ce qui nous fait vivre. A quoi, à qui sommes-nous connectés ?…

Tenez-vous prêts : c’est à l’heure où vous n’y pensez pas que le Fils de l’homme viendra.

RESPONSABILITE DES INTENDANTS

Jésus n’a pas voulu des disciples laissés à des croyances et des parcours individuels. Le point de départ a été un groupe et les suivants se sont agrégés pour devenir une communauté structurée d’abord par les apôtres puis par d’autres responsables.

Tous les disciples sont appelés à servir et certains sont comme des « intendants » chargés de la bonne marche et de la protection de l’ensemble.

Que doit faire le bon intendant ? Jésus note trois points.
Etre fidèle et avisé : donc veiller à la fidélité envers le Seigneur et son Evangile et gérer avec prudence les rapports entre tous les membres.
Rester bien conscient qu’il n’est pas un chef qui manœuvre des subordonnés mais le guide à qui le Seigneur a confié quelques-uns de ses frères et sœurs.

Enfin veiller à les alimenter par le Pain de la Parole et de l’Eucharistie.
Lourde charge, on le voit. Car la foi commune n’aplanit pas les caractères, n’unifie pas les raisonnements, ne calme pas les susceptibilités. Les lettres de Paul, par leurs rappels permanents à la charité, manifestent que la concorde n’allait pas de soi et l’apôtre a connu des jours difficiles.

Si l’intendant oublie qui il est et qu’il exerce une tâche qui lui a été confiée, il peut tomber dans deux travers lamentables : devenir autoritaire, user de violence afin d’imposer ses décisions. Ou, par découragement, chercher compensation dans les excès de table et l’alcool.

Or son Seigneur un jour viendra lui demander des comptes. Qu’il ne se plaigne pas d’être jugé injustement car chacun sera jugé en proportion des connaissances qui lui avaient été données :

« A qui on a beaucoup donné, on demandera beaucoup »

CONCLUSION

Nous sommes déjà par grâce dans le Royaume du Père. Notre justice nous enrichit d’un trésor au ciel. Notre tablier de service est signe de notre amour. La flamme de l’espérance nous guide sur le chemin de la vérité. Dans les craquements du monde, nous percevons les pas du Seigneur qui vient. Guidés par nos frères bergers, nous formons les cellules vivantes du monde qui vient.

Vous avez dit : « Ringards …Eglise en décomposition » ? Allons donc. Nous vous précédons.

Frère Raphaël Devillers, dominicain