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18ème Dimanche – Année A – 2 août 2020 – Évangile de Matthieu 14, 13-2

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Évangile de Matthieu 14, 13-21

Le Pique-Nique de Jésus

Après l’enseignement central des paraboles du Royaume de Dieu, Matthieu reprend le fil des événements et la section commence par un fait tragique : l’exécution de Jean-Baptiste. Celui-ci, au nom de la Loi de Dieu, avait eu le front de condamner la conduite du roi Hérode Antipas qui avait répudié sa femme pour épouser Hérodiade, la femme de son frère. Pour le faire taire, le roi avait fait jeter Jean en prison mais, pressentant en lui un prophète de Dieu admiré par le peuple, il n’osait attenter à sa vie. Arriva le moment.

Le Banquet du crime

Dans l’imposante forteresse de Machéronte perchée sur la colline orientale de la Mer Morte, le roi a organisé un grand banquet à l’occasion de son anniversaire. Têtes couronnées, notables, officiers de haut rang exhibent leurs plus beaux atours ; les femmes, parées de bijoux en or et des perles les plus fines, rivalisent en toilettes de luxe, châles du Cachemire, carrés de la maison Hermès à Lutèce. Au son endiablé de l’orchestre des Bitels, étendus sur les divans, les convives dégustent les plats succulents d’une cuisine raffinée et savourent les vins de grand cru. On raconte ses voyages, on conte les bonnes affaires que l’on a réussies. Le roi est très satisfait.

Tout à coup on annonce le sommet des réjouissances : Salomé, la fille de la reine, jeune, jolie, affriolante, peu vêtue, jaillit et se met à danser, toutes voiles dehors. Le roi, qui est déjà plus qu’à moitié pompette, est comme hypnotisé par tant de charme et il clame : « Demande-moi ce que tu veux et je te le donnerai, je le jure ».

« Poussée par sa mère, elle lui dit : « Donne-moi sur un plat la tête de Jean le Baptiste ». Le roi en fut attristé mais, à cause de son serment et des convives, il commanda de la lui donner. Il envoya décapiter Jean. Sa tête fut apportée sur un plat à la jeune fille qui l’apporta à sa mère ».

Voilà comment le monde s’amuse et se divertit. Puissance, armes, parures, luxe, opulence, gastronomie, alcools, érotisme, plaisirs. Mais malheur à celui qui élève la voix, rappelle la Loi de Dieu et dénonce la perversité. On se paie sa tête…non par le rire mais par le sabre. On tue celui que l’on sait pourtant innocent. Que se cache-t-il aujourd’hui derrière les photos de la presse people ??…

Jésus et ses convives

Après quelques jours, la rumeur de l’exécution de Jean parvient en Galilée où Jésus circule.

A cette nouvelle, Jésus se retira en barque dans un lieu désert, à l’écart. L’ayant appris, les foules le suivirent à pied de leurs diverses villes. En débarquant, il vit une grande foule : il fut bouleversé aux entrailles et guérit leurs infirmes.

Déjà Jésus avait pris un pareil recul quand il avait appris l’arrestation de Jean, comme s’il avait conscience que le destin de son précurseur présageait le sien à lui aussi (4, 12). Étreint d’émotion et de tristesse, il traverse le lac de Galilée en quête d’un coin tranquille avec ses disciples mais les gens des alentours le remarquent et viennent le harceler pour quémander des guérisons.

Jésus ne montre nul agacement devant ces troublions qui bousculent son projet, il ne les renvoie pas chez eux et il est même insuffisant de dire, comme le texte liturgique : « il fut saisi de pitié ». Matthieu emploie un verbe très fort qu’il réserve toujours à Jésus et dont la racine en hébreu est le mot « matrice ». Jésus a le cœur tordu comme une maman devant le fruit de son sein qui est malheureux. Il voudrait un moment de paix mais il y a les gens, les handicapés, les parents qui ont perdu un enfant, un peuple sous le joug de l’occupant romain et écrasé de taxes, les victimes des catastrophes, les esclaves meurtris de coups, les misérables tenaillés par la faim, les pauvres obligés d’émigrer. L’effroyable misère du monde prend Jésus « aux tripes ». Comment prendre du repos tant qu’un enfant pleure de souffrances ?

Alors il guérit les infirmes. Il ne dit pas: « Il y en a trop ». Ni « Résignez-vous ». Ni « Revenez un autre jour ». Que chacun, là où il est, soigne donc autant qu’il peut. Seigneur donne-nous de ressentir un peu de ta tendresse blessée. Ma blessure est ma souffrance : le mal de l’autre est un appel.

Et c’est alors que Jésus va inventer son propre repas, parallèle exactement contraire à celui du roi Hérode : ce sont les plus pauvres qui s’invitent.

Le Pique-nique de Jésus

Le soir venu, les disciples lui disent :

  • Le lieu est désert, l’heure est tardive : renvoie les gens pour qu’ils aillent acheter des vivres au village.
  • Non, ils n’ont pas besoin d’y aller : donnez-leur vous-mêmes à manger.
  • ??? …Nous n’avons que 5 pains et 2 poissons !
  • Apportez-les moi.

Il donna ordre aux gens de s’installer sur l’herbe, prit les 5 pains et les 2 poissons, leva son regard vers le ciel et prononça la bénédiction, il rompit les pains, les donna aux disciples et eux aux foules. Tous mangèrent et furent rassasiés. On emporta les morceaux : 12 couffins pleins. Or ils étaient environ 5000 hommes, sans compter femmes et enfants.

Les puissants comme Hérode s’invitent entre eux, ils se jugent du même monde. Pour Jésus il n’y a qu’un monde, celui de l’humanité. Il ne trie pas les gens selon les convenances, le niveau de vie, la culture, la moralité : il accueille ceux et celles qui viennent à lui et qui sont en manque. Il ne les reçoit pas dans un château ni dans un lieu sacré mais dans le palais de la nature de Dieu. Pas de tapis mais de l’herbe car « le Seigneur est mon berger, rien ne saurait me manquer. Sur des prés d’herbe fraîche il me fait reposer » (Psaume 23)

La nuit tombe assez rapidement en Israël : les disciples n’ont pris des provisions que pour leur groupe et ils suggèrent au maître de renvoyer la foule. Que chacun se débrouille. Jésus n’est pas d’accord. Il demande aux siens de lui donner ce qu’ils ont. Puis il le présente au Père du ciel et lui rend grâce car c’est lui qui donne le pain à ses enfants de la terre. Alors la foi-confiance de Jésus est tellement grande, son amour des hommes est tellement ouvert que la fraction se démultiplie.

Et les gens font une expérience radicalement nouvelle. Jusqu’alors, pauvres villageois, ils enviaient les riches, leurs réceptions fastueuses, leurs mets raffinés. Et ce soir-là, ils découvrent que si personne ne monopolise pas tout l’avoir, si chacun cesse de vouloir davantage que les autres, tous peuvent commencer à comprendre que la valeur du repas n’est pas dans la qualité et la quantité de nourriture mais dans la personne du donateur.

Alors on quitte une société de concurrence et de jalousie pour entrer en communion. Non seulement on est heureux d’être rassasié mais au lieu d’accumuler des réserves, on récolte les restes pour la multitude des autres qui, un jour, seront aussi les invités de Jésus. Les siècles passent et nous en mangeons encore.

Naissance du nouveau peuple en exode : il traverse le désert du monde mais il est nourri de la manne offerte par Jésus le nouveau Moïse

Le repas de la Pâque

En contradiction avec la gabegie du banquet d’Hérode où des invités boivent de grands vins mais où on fait couler le sang du martyr, les pique-niques galiléens de Jésus sont aussi une annonce prophétique de son ultime repas à Jérusalem.

A la veille de la Pâque, quand l’étau se refermera sur lui, il rassemblera ses disciples à table. On ne me prend pas la vie : je la donne par amour. Prenez, mangez, buvez. Mon tombeau sera vide car je vivrai en vous. Faites cela en mémoire de moi. Vous aussi rassemblez les pauvres et apprenez-leur le partage indéfiniment fractionné par mon cœur bouleversé.

L’Eucharistie du Dimanche

Les premiers chrétiens ne se sont pas demandé comment Jésus avait pu jadis nourrir une foule. Ils ont compris qu’ils étaient dorénavant les nouveaux invités qui, au soir du jour de la Résurrection, se rassemblaient pour écouter la Parole du Seigneur, recevoir son pardon qui guérit les infirmités du péché et manger un morceau de son Pain.

D’étape en étape, ils se voyaient peuple de l’Exode, enseigné, nourri, guidé par le Bon Pasteur qui avait donné sa vie pour eux. Il leur apprenait à se méfier du luxe tapageur et à accueillir avec bonté tous ceux qui cherchaient un sens à leur vie.

Émerveillés, ils découvraient que le Repas du Seigneur, si simple, si frugal, les rassasiait, les comblait d’une joie toute neuve. Ils communiaient dans l’allégresse et leurs cœurs, peu à peu transformés, vibraient du bouleversement du cœur de Jésus devant le malheur des hommes.

Frère Raphaël Devillers, dominicain