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17ème dimanche – Année B – 25 juillet 2021 – Évangile de Jean 6, 1-15

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Évangile de Jean 6, 1-15

Qui est ce Gamin aux 5 Pains ?

Aujourd’hui la liturgie « change de disque ». Marc nous avait raconté que Jésus voulait offrir un temps de repos à ses apôtres dans un lieu écarté mais que, rejoint par la foule, il s’était mis à enseigner longuement. Et Marc allait nous raconter la suite : le soir approchant, les apôtres suggèrent au Maître de renvoyer les gens chez eux mais, avec quelques pains, Jésus parvient à nourrir la foule. Or la liturgie interrompt ce récit de Marc et nous fait écouter la version de l’événement tel qu’il est écrit dans l’évangile de Jean. Et nous sommes bien étonnés de voir comment celui-ci a approfondi et allongé le récit : tout un chapitre et pas moins de 69 versets. Nous allons l’entendre in extenso sur 6 dimanches : c’est dire son importance.

Marc a dû rédiger son livre vers les années 70 ; dans les années 80, Matthieu et Luc le reprennent et ajoutent, chacun, bien des passages. Sans doute vers la fin de ce qui sera notre premier siècle, Jean écrit à son tour son texte : le même et bien différent des précédents. On constate donc que les premières communautés chrétiennes, se répandant dans les nations païennes mais se heurtant au refus du peuple d’Israël, se sont acharnées à pénétrer le mystère de Jésus. Sa mort en croix et sa résurrection ont projeté la lumière de l’Esprit sur la réalité authentique de son identité et donc sur la signification profonde de ce qu’il avait dit et fait.

C’est ainsi que ce que l’on pouvait appeler au début « la multiplication des pains » n’était plus du tout un miracle qui provoquait la stupéfaction mais, pour Jean, un « SIGNE » c.à.d. un événement qui signifie quelque chose d’autre pour la foi. Ce qui au point de départ apparaissait comme un pique-nique à la campagne se révélait comme la « manne » nouvelle et en même temps comme la prophétie du repas eucharistique que Jésus allait instituer à la fin de sa vie.

Comment nourrir la foule ?

Jésus était passé de l’autre côté du lac ; une grande foule le suivait parce qu’elle l’avait vu guérir les malades. Jésus gagna la montagne, il s’assit avec ses disciples : c’était peu avant la Pâque, grande fête des Juifs. Jésus vit la grande foule et dit à Philippe : « Où acheter du pain pour qu’ils mangent ? ». Philippe répond : « Le salaire de 200 jours de travail ne suffirait pas pour que chacun ait un morceau ». André dit : « Il y a là un petit garçon qui a 5 pains d’orge et 2 poissons mais qu’est-ce que cela pour tant de monde ? ».

Jean précise lieu et moment. Il n’y a pas de montagne près du lac, tout au plus une légère colline mais c’est sur une montagne que Dieu s’est révélé à Moïse : « Je suis le Seigneur qui vous a libérés de l’esclavage d’Égypte ». Et il les a envoyés pour une longue marche à travers le désert afin de prendre possession du pays qu’il leur a promis. Comment tenir et survivre dans cette solitude aride ? Israël fait la découverte émerveillée d’un curieux aliment, une sorte de pain comme ils n’en connaissaient pas. Ils se posent la question : « Mân hou ? »(Qu’est-ce que c’est ?) et ils lui donnent ce nom. Grâce à ce cadeau du ciel, ils parviendront à destination.

Le pain que Jésus va offrir a donc un rapport avec cette « manne » qui a permis d’accomplir la Pâque, c.à.d. le passage de la prison à la liberté.

Mais dans l’autre sens, du côté de l’avenir, le pain du lac est prophétique. De même qu’au début, à Cana, Jésus avait offert le vin des noces quelques jours avant Pâque, ici Jésus, l’année suivante, donne le pain nouveau. A sa 3ème et dernière Pâque, il offrira le pain et le vin de l’Eucharistie. Alors le Pain du soir permettra d’affronter les ténèbres et le Vin nouveau comblera de la joie de l’Alliance nouvelle entre Dieu et les hommes.

La demande de pain ne vient pas de la foule : le soir tombe vite et on est à l’écart, loin de toute habitation. C’est Jésus qui « voit » la multitude, qui la perçoit dans sa solitude et son incapacité à trouver la nourriture nécessaire. Il ne propose pas de renvoyer les gens chez eux. Par sa question, il aide même son apôtre à prendre conscience de l’impasse où l’on se trouve.

Il est possible que certaines personnes aient emporté quelques provisions. Mais, comme il en va toujours avec notre égoïsme viscéral, personne ne songe à partager. Celui-ci calmera sa faim : que l’autre se débrouille et retourne chez lui. Sauf un petit garçon, seul et naïf, qui montre à André sa besace : 5 petits pains et 2 petits poissons. Du pain d’orge : donc c‘est un pauvre ! L’apôtre, en homme raisonnable, ne voit pas le rapport entre « ce peu » et la foule des gens. Mais Jésus, lui, a perçu immédiatement l’ouverture que la sincérité enfantine lui ouvrait. Grâce à l’enfant, il peut entrer en action.

Le Pique-Nique prophétique de l’Eucharistie

Jésus dit : Faites-les asseoir ». Il y avait là beaucoup d’herbe. Ils s’assirent : ils étaient environ 5000 hommes. Alors Jésus prit les pains et, après avoir rendu grâce, les donna à ceux qui étaient assis. Il leur donna aussi du poisson, autant qu’ils en voulaient. Quand ils furent rassasiés, il dit à ses disciples : « Rassemblez les morceaux qui restent pour que rien ne soit perdu ». Ils les rassemblèrent et remplirent 12 couffins avec les morceaux qui restaient.

Jésus a-t-il grand souci du séant de ses invités ? L’abondance de l’herbe rappelle surtout le célèbre psaume 23 : « Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien. Sur de frais herbages, il me fait reposer…Devant moi tu dresses une table ». L’assemblée du Seigneur doit s’installer à l’aise, prenant bien son temps pour goûter longuement ses bienfaits.

Car tout à coup le style devient solennel et on reconnaît tout de suite les 4 verbes que nous entendons à chaque messe : « il prit…le bénit (traduction de « eucharistie »)…le rompit…le donna ». Le pique-nique prend un ton liturgique : le miracle de Marc devient chez Jean « signe » de l’Eucharistie.

Au contraire des banquets gastronomiques qui satisfont nos envies de plaisirs, le vrai Pain de Jésus rassasie vraiment, il comble notre désir d’infini, notre appel d’amour « autant que nous en voulons ».

Et au lieu du verbe normal qui conviendrait (« Ramassez les morceaux »), Jean écrit 2 fois « Rassemblez » car le Pain de Jésus a pour but de nous unir, de faire de nous un seul peuple. Et il faut conserver les morceaux restants afin qu’ils puissent être donnés aux malades, aux handicapés, aux personnes trop âgées qui n’ont pu venir à l’assemblée. Comme les 12 tribus et les 12 apôtres, le nombre de couffins signifie que l’Église reste ouverte aux personnes de tous horizons. Cela montre que dès le temps de Jean, l’Église avait inventé « la réserve eucharistique » : le pain n’est pas perdu car il est là pour sauver les hommes perdus.

Le Grand Malentendu

A la vue du signe que Jésus avait accompli, les gens disaient : « C’est vraiment lui le Grand Prophète, celui qui vient dans le monde ! ». Mais Jésus savait qu’ils étaient sur le point de venir le prendre de force et faire de lui leur roi. Alors de nouveau il s’enfuit, tout seul, dans la montagne.

De groupe en groupe, la nouvelle stupéfiante commence à courir à travers la foule : « D’où vient ce pain ?…Miracle ! ». Ce Jésus serait-il le Prophète annoncé ? ».C’est exact. Mais un Prophète est celui que l’on écoute, dont on mange la parole pour se convertir. Au contraire la foule voudrait un roi puissant, un Messie majestueux qui montre sa force en guérissant et en nourrissant son peuple gratuitement. C’est la 3ème tentation que Matthieu et Luc présentaient au désert et qui resurgira encore à l’entrée triomphale des Rameaux. Jésus sent le danger et immédiatement, la nuit venue, il disparaît en fuyant là-haut dans la montagne. Maintenant à chacun de chercher à comprendre le « signe ».

Conclusions

Plusieurs années après l’événement que nul texte ne dénomme « multiplication des pains », dont tous les témoins sont morts et que les trois premiers évangélistes présentent comme un miracle, Jean ne s’acharne pas à prouver l’historicité du fait. S’il essayait, certains seraient convaincus et d’autres jamais. D’ailleurs la foi consiste-t-elle à affirmer : « Je crois que Jésus a multiplié les pains ? ». Mais l’Église de Jean, informée par la Torah et les évangiles, connaît bien l’histoire d’Israël et la vie de Jésus qu’elle médite sans arrêt. Et surtout elle vit en se rassemblant pour manger le Pain que son Seigneur lui offre chaque dimanche – jour de sa résurrection. Du coup, à la lumière de l’Esprit-Saint, elle comprend que ce fameux souper dans l’herbe était infiniment plus qu’un prodige mais « un signe ».

Signe que l’Eucharistie est la véritable « manne », le pain qui demeure question (« man hou ?) mais qui remplit de force pour accomplir la longue marche de la vie en exode.

Signe que, avant le rite eucharistique, il faut, comme Jésus, voir la foule affamée et misérable et, comme le petit garçon présenter le peu que l’on a pour partager avec les autres.

Signe que, plus qu’à la philanthropie sociale, le croyant est invité au repas de son Seigneur. L’Eucharistie lui donnera en retour la force de subvenir à la faim de ses frères.

Et je t’admire, petit garçon pauvre aux 5 tartines. Sans tomber dans nos évaluations budgétaires et nos calculs, tu as donné tes provisions. Saint anonyme, guéris-nous de nos calculs d’adultes qui cherchent à sauver leur égoïsme. L’esprit d’enfance ouvre aux futures merveilles de Dieu.

Fr. Raphaël Devillers, dominicain.