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15ème dimanche – Année B – 11 juillet 2021 – Évangile de Marc 6, 7-13

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Évangile de Marc 6, 7-13

La Mission des Apôtres

Dès le début de sa mission, Jésus avait appelé quatre jeunes pêcheurs du lac à tout laisser et à le suivre ; par la suite d’autres s’étaient joints au groupe. Un jour, sur une montagne (lieu de prière donc signe de décision essentielle) et, comme Israël était constitué de 12 tribus, Jésus institua « les Douze ». Son but, d’après Marc, est d’abord qu’ils « soient avec lui » c.à.d. qu’ils bénéficient d’une plus grande proximité avec Jésus, qu’ils le suivent de plus près, voient mieux et comprennent mieux ses paroles et ses comportements (3, 13). La foi est relation personnelle. Quelque temps plus tard, nouvelle décision importante : c’est l’évangile de ce jour.

Envoi des Douze

Jésus fait venir les Douze. Il commença à les envoyer deux par deux, leur donna autorité sur les esprits impurs.

Ainsi la mission ne débute pas par une initiative personnelle. Avant de se disperser, il faut se rassembler autour du Seigneur ; avant de prêcher, il faut l’écouter. Comme la circulation sanguine, la mission de l’Église part des impulsions du cœur de son Seigneur. Ainsi tout responsable ne se prendra pas pour le directeur qui organise son plan mais comme celui qui veille à l’observance des directives du Seigneur. Pour avoir oublié ce « christocentrisme », des missionnaires se sont élancés pour accomplir leurs idées personnelles, parfois même pour obéir aux délires de certains prélats, imposer une Église triomphante et une caricature de Dieu.

« Deux par deux » : car la Loi de Moïse exigeait deux témoins pour authentifier une déposition mais plus encore, puisque l’évangile est centré sur le commandement de l’amour, il est élémentaire qu’il soit annoncé par des missionnaires qui, les premiers, montrent l’exemple. La mésentente entre eux constitue un lourd obstacle à la foi : « Vous ne vivez pas ce que vous prêchez ». D’ailleurs le travail en équipe est nécessaire pour que, en périodes d’échecs ou de persécutions, les missionnaires puissent se réconforter l’un l’autre. La première Église a observé cette pratique : Pierre va avec Jean (Ac 3, 1), Paul avec Barnabé (13,2), Jude et Silas (15, 22).

L’annonce de l’Évangile ne se réduit pas à une connaissance religieuse ou à un message moral : elle effectue la lutte contre les esprits du mal qui rongent et abîment les hommes. C’est pourquoi le Seigneur communique à ses apôtres la force qu’il est seul à posséder. Faire passer les hommes dans le Royaume n’est pas une question d’argent ni de management.

Directives de Mission

Il leur prescrivit de ne rien emporter pour la route, si ce n’est un bâton ; de n’avoir ni pain, ni sac, ni pièces de monnaie dans leur ceinture, mais pour chaussures des sandales et «  ne prenez pas de tunique de rechange ».

On peut imaginer la tête – sinon les grimaces – de ces hommes recevant des ordres d’une telle exigence. Accompagner le Maître vénéré par les foules et être admirés comme ses proches collaborateurs, c’était un honneur. Mais maintenant le quitter, s’en aller à l’aventure, dépouillés de tout !???…Ces hommes n’étaient pas des savants, des scribes, mais des gens du peuple : pêcheurs, employés de douane, …

Pourquoi cette dureté ? Jésus, le premier, avait opté pour cette vie itinérante et dépouillée. Celui qui proclame que Dieu s’est approché, que son Règne sur terre commence, que ce Dieu est vraiment « Notre Père », se doit non seulement de le dire mais de le manifester par sa conduite. Il ne s’agit pas d’ascèse, de mépris des réalités du monde, de haine de la propriété. D’ailleurs Jésus n’imposera jamais de telles conditions drastiques aux personnes qui commencent à croire en lui. Certes il mettra en garde contre l’idolâtrie de l’argent et la passion des possessions mais il sait que les hommes doivent assumer des responsabilités familiales, professionnelles, citoyennes : il faut entretenir la maison, élever les enfants, gagner sa vie.

Mais le Messie et ses envoyés directs, en se présentant démunis du strict nécessaire, constituent par là-même un appel à leurs auditeurs : si vous nous faites confiance, si vous croyez en la Bonne Nouvelle, cette ouverture de foi doit se traduire par l’ouverture de cœur et même l’ouverture de votre maison. La pauvreté des envoyés sollicite l’hospitalité, provoque la charité. La foi ne reste pas un vague « oui » mais l’accueil d’une personne : elle oblige au passage à l’acte.

Dernière remarque. A la différence de Matthieu et Luc, Marc autorise la prise d’un bâton et le port de sandales. C’est sans doute une référence au rituel de la Pâque antique qui précisait que les esclaves hébreux devaient manger le repas pascal « la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main. Vous mangerez à la hâte » (Ex 12, 11). La mission est la Bonne Nouvelle qui accomplit le nouvel et définitif exode : il faut se hâter de croire, se dépouiller du superflu car le Seigneur est en train de nous libérer de l’esclavage du mal et de l’égoïsme. Les apôtres deviennent les meneurs d’un nouveau peuple en marche qui tourne le dos à la dictature et prend le chemin de la liberté.

Accueil et Refus

Quand vous trouvez l’accueil dans une maison, restez-y jusqu’à votre départ. Si dans une localité, on refuse de vous accueillir et de vous écouter, partez en secouant la poussière de vos pieds : ce sera pour eux un témoignage.

Accueilli dans une maison, voilà que l’apôtre est sollicité par une autre famille : il goûtera meilleure chair, dormira sur une couche plus douillette. Attention, prévient le maître : demeurez là où vous êtes d’abord entrés, ne cherchez pas des gâteries. Et ne soyez pas surpris d’être parfois rejetés, couverts de sarcasmes. La foi ne s’impose pas : elle se propose. Ne pas s’incruster, ne pas chercher à convertir à tout prix, ne pas se lamenter. Mais par le geste habituel de l’époque (on s’en va en secouant la poussière des pieds), on prévient les gens : vous refusez le don de la vie que nous vous apportions ? Vous resterez donc dans le domaine de la poussière et de la mort. Réfléchissez donc avant qu’il ne soit trop tard !

Conversion et guérisons

Ils partirent et proclamaient qu’on se convertisse. Ils chassaient beaucoup de démons, faisaient des onctions d’huile à de nombreux malades et les guérissaient.

On devine les inquiétudes de ce moment, les peurs, les larmes, la tristesse de quitter le Seigneur. Jésus désintègre son groupe mais c’est pour commencer à accomplir l’intégration de l’humanité entière dans l’amour de Dieu.

Leur mission première et toujours fondamentale est celle-là même que Jésus avait tout de suite accomplie au point de départ (1, 14) : proclamer, comme des hérauts, annonciateurs officiels, la « metanoia » c.à.d. le changement, le retournement des conceptions et des actes. Tirer conséquence de l’événement radical : en Jésus, Dieu propose aux hommes d’accepter son règne qui approche, donc de croire à la Parole de Jésus, donc de lui faire confiance.

La prédication en paroles s’accompagne de signes qui manifestent la présence du Règne : les apôtres réalisent des exorcismes, ils libèrent les croyants des forces du mal qui les aliénaient.

En outre, à la manière des guérisseurs qui utilisaient de l’huile pour soigner plaies et souffrances (cf le Bon Samaritain), ils opèrent des onctions qui guérissent les malades. Ainsi la Mission est Bonne Nouvelle totale : elle comble le cœur de vérité et de joie, elle chasse le mal de l’âme, elle guérit le corps. St Jacques encouragera les communautés à poursuivre ces onctions – germe du « sacrement des malades » ( Jac 5, 14)

Conclusion

Notre texte raconte un événement ancien et concerne les Apôtres et ceux qui leur succèdent. Mais il continue d’éclairer notre vie croyante et notre devoir missionnaire. Voici quelques pistes.

L’Église n’est pas une sélection d’élus mis de côté pour pratiquer certains rites et une morale de gentillesse et d’honnêteté. Ceux qui font confiance au Christ deviennent du coup des envoyés vers les autres. Chacun selon son âge et son état. Point de départ qui ne doit jamais être oublié : « être avec Jésus ». Écouter ses paroles, s’entretenir avec lui, approfondir la relation. Une lampe qui cesse d’être branchée n’éclaire plus.

Travailler en équipe, avec d’autres que l’on n’a pas choisis, se laisser aider, réconforter ceux qui tombent.

La mendicité n’est plus praticable aujourd’hui, il faut gagner sa vie et assumer ses responsabilités citoyennes. Mais devant la pression de la consommation effrénée et la sollicitation de divertissements et de voyages, le chrétien doit s’imposer des limites. Non par ascèse d’ermite mais parce que le style de vie moderne écrase des multitudes de pauvres et conduit le monde au désastre.

Si Jésus oblige les apôtres à dépendre, c’est pour que les croyants tissent entre eux des relations de voisinage, des liens d’hospitalité, une paix qui ne se réduit pas à la poignée de mains à la messe. Mais sans illusion : il y aura aussi refus, moquerie, échec. Même près des siens.

La mission est une lutte terrible contre les forces du mal ; elle propose un changement de vie, une nouvelle orientation du cœur mais aussi elle est humble service, soin des corps souffrants.

Fr. Raphaël Devillers, dominicain.