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15ème Dimanche – Année A – 12 juillet 2020 – Évangile de Matthieu 13, 1-23

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Évangile de Matthieu 13, 1-23

Mais qu’est donc le Royaume de Dieu ?

Dans l’eau du baptême, Jésus a reçu de Dieu son Père la mission la plus essentielle de l’histoire du monde : non envoyer les hommes dans le ciel (pour y préparer des guerres) mais les aider à accueillir le Règne pacifique de Dieu sur la terre. Sous le feu du désert, il a rejeté les conceptions mensongères qui mènent à la catastrophe (nourritures terrestres, prodiges, dictatures). Et un jour, seul, pauvre, démuni, vulnérable, il s’est lancé sur les routes de Galilée ainsi que Matthieu l’a noté dans une petite phrase capitale :

« A partir de ce moment, Jésus commença à proclamer : « Convertissez-vous : le Règne des cieux s’est approché »(4, 17).

Le jour et l’heure de ce départ restent dans l’ignorance de tous mais « ce moment » sonne chaque fois que retentit cette proclamation qui marque le nouveau commencement de l’humanité. Il s’agit d’un événement : avec Jésus Dieu va venir ici inaugurer son Règne (« cieux » évite d’employer le mot de « Dieu »). C’est la Bonne Nouvelle, l’Évangile dont Jésus est le héraut.

Ce Règne ne s’impose pas avec violence  mais il sollicite tout de suite notre décision libre pour l’accueillir. D’où la 2ème action de Jésus : il nous enseigne dans le sermon sur la montagne les grandes lignes du nouveau mode de vie à adopter (chap.5 à 7). En outre, Jésus accomplit quelques actions miraculeuses qui sont les signes qui doivent nous aider à croire à la vérité de son message (chap. 8 à 9). Enfin pour démultiplier son activité, Jésus envoie 12 apôtres avec la même consigne : « En chemin proclamez que le Règne des cieux s’est approché » (10, 7). Très vite Jésus se heurte non aux moqueries mais à une hostilité meurtrière (chap. 11-12).

Au point où nous sommes arrivés, le lecteur reste perplexe : ce fameux « Règne de Dieu », en quoi consiste-t-il ? Pourquoi Jésus ne nous en a-t-il pas donné la définition ?

Le Discours des Paraboles du Royaume

Patience, nous y arrivons avec le Discours des paraboles. Ce 3ème enseignement de Jésus constitue donc le centre de l’évangile de Matthieu (chap.13) : c’est dire son importance. Mais surprise : Jésus ne nous donne aucune définition de ce Règne. Parce qu’il est impossible d’enfermer cet événement dans des concepts. Parce qu’il est une histoire, parce qu’il se joue dans notre histoire, on ne peut l’esquisser que par plusieurs histoires. Il y aura 7 paraboles dans ce chapitre, et d’autres viendront ensuite.

Il ne faut surtout pas réduire ces paraboles à des historiettes pour enfants. Elles essaient de dire, en images, le mystère du projet de Dieu. Et tous les évangélistes racontent qu’elles ont fait problème pour les premiers auditeurs qui se sont mépris sur leur signification et que même les apôtres et les disciples ne les comprenaient pas toujours bien. Cependant il y a un accord général : tous admirent ces petites histoires géniales, d’une sobriété et d’une finesse inégalées. Elles étonnent, elles intriguent, elles choquent parfois mais elles demeurent d’une actualité stupéfiante. Petits et grands sont instruits, guidés, éclairés. Elles ne passeront jamais. Il importe de les méditer et de les prier longuement. Lisez les 7 d’un trait.

1ère Parabole : le Semeur

Ce jour-là, Jésus était sorti de la maison et il était assis au bord de la mer. Une foule immense se rassembla auprès de lui si bien qu’il monta dans une barque où il s’assit : toute la foule se tenait sur le rivage. Il leur dit beaucoup de choses en paraboles : « Voici que le semeur est sorti pour semer… ».

Dès sa venue en Galilée, Jésus s’est installé à Capharnaüm (4, 13), sans doute dans la maison de Pierre et André. Ses prédications et surtout ses guérisons spectaculaires l’ont rendu célèbre : pressé de toutes parts, il monte dans une barque attachée au rivage et s’adresse à la foule. Rien n’est anodin dans la mise en scène.

Cet homme est sorti d’une maison mais son baptême lui a révélé son secret : il est sorti de Dieu son Père dont il est le Fils. Il semble tellement fragile, ballotté dans sa barque qui remue un peu. « Sur la mer » (et non le lac comme dit la liturgie) : dans ce pays où la majorité des gens sont des cultivateurs, la mer où l’on risque de couler est l’image du domaine du mal. Et Jésus la domine.
Israël étant écrasé depuis des siècles par les puissances païennes, beaucoup attendaient la venue d’un Messie qui triompherait des ennemis, comblerait son peuple d’un parfait bonheur. Or Jésus n’apporte pas la touche finale à l’histoire : il la recommence. Il n’achève pas : il débute.

Jésus parle, il lance des mots, des phrases comme un paysan sème des graines.. En début de saison, alors que les terres sont vides, qu’on ignore le temps qu’il va faire, le semeur est l’homme de l’espérance. Il ose, il jette des semences de vie sans avoir aucune prise sur leur destin. La Parole respecte la liberté : son avenir dépend de son écoute. Jésus prend 4 exemples.

Échecs et réussites de la Parole évangélique

« Comme il semait, des grains sont tombés au bord du chemin et les oiseaux sont venus tout manger »

Si la terre est piétinée par les passants, elle est durcie et les grains demeurent en surface : belle aubaine pour les oiseaux qui se hâtent de les picorer. Donc échec total. Si notre cœur est endurci, si nous ne cessons de courir à gauche et à droite pour satisfaire notre curiosité, si nous nous laissons happer par tous les divertissements, sans prendre le temps de souffler et de descendre un peu en nous-mêmes, la Parole ne nous pénètre pas. Sitôt écoutée, elle s’envole. Impossible de la comprendre, de la « prendre-en nous ». Terrible travail de sape de notre société qui nous fait vivre à l’extérieur de nous-mêmes : il y a toujours à faire, plus à dépenser pour avoir plus que penser pour être plus.

« D’autres sont tombés sur le sol pierreux où ils n’avaient pas beaucoup de terre ; ils ont levé aussitôt mais le soleil s’est levé, ils ont brûlé et, faute de racines, ils ont séché ».

Des enfants sont émerveillés par la découverte de l’Évangile, emballés par la maman catéchiste, impressionnés par le sacré des églises, membres joyeux d’un mouvement de jeunes. Mais, en grandissant, s’ils se donnent à leurs études profanes, ils négligent d’approfondir leurs connaissances religieuses. Celles-ci, restées enfantines, ne résistent pas aux objections de la culture, aux sarcasmes de l’entourage qui trouve vraiment dépassé de croire en Dieu et d’aller à la messe. Une foi superficielle se dessèche quand « ça chauffe ». Matthieu répète sans cesse que Jésus « enseigne », que ceux qui lui font confiance deviennent ses « disciples » c.à.d. des élèves qui désirent approfondir leur lien au maître, qui s’appliquent à connaître toutes ses volontés. La religion peut se limiter à être une émotion religieuse : la foi doit s’enraciner au fond de nous.

« D’autres grains sont tombés dans les ronces : les ronces ont poussé et les ont étouffés ».

Nombreux sont ceux qui voudraient jouer sur les deux tableaux : chrétiens par tradition familiale, même pratiquants, ils restent très influencés par les mœurs générales. Désireux de réussite sociale, soucieux de leur réputation, matraqués par la publicité, contaminés par l’entourage, ils aiment suivre les modes, posséder le luxe offert, consommer à outrance, risquer des placements avantageux, accroître leur fortune. Or il y a incompatibilité, le choix est obligatoire : « Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent ». Ce n’est pas la science mais le goût de la finance qui a vidé nos églises.

« D’autres sont tombés sur la bonne terre et ils ont donné du fruit à raison de 100 ou 60 ou 30 pour 1. »

La succession des échecs était vraiment accablante mais elle est loin de décourager Jésus. Il connaît les hommes, il ne se fie pas à leurs applaudissements, il sait que, chez la multitude, la grande partie de son enseignement « entrera par une oreille et sortira par l’autre ». Chercher le bonheur en entrant sur le chemin des béatitudes, se démarquer des idées courantes, accepter d’être la cible des critiques, oser contester les puissants, renoncer à la cupidité : faut-il s’étonner que beaucoup refusent cet engagement ?

Mais Jésus sait la puissance de vie contenue dans ses paroles, il connaît la force de l’Esprit, il ne doute pas que « des bons cœurs » accueilleront ces graines de vie nouvelle et porteront des fruits. Chacun selon ses possibilités, selon ses charismes. Paul de Tarse et Jean d’Ephese écriront des pages qui tracent un sillon de lumière dans la nuit du monde, François d’Assise sera le prototype de la joie parfaite, Giotto et Rembrandt transfigureront les graines d’Évangile en images de splendeur. Palestrina et Jean-Sébastien Bach chanteront l’Évangile de la beauté, des architectes et ouvriers de génie lanceront vers le ciel l’Évangile des cathédrales.

De Vincent de Paul à l’abbé Pierre, des artisans de la charité sauveront des multitudes infinies de pauvres. De la petite Blandine à Maximilien Kolbe, de Paul Miki à Martin Luther King des cohortes de martyrs proclameront par leur sang répandu qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour Jésus et ses frères.

S’il ne faut pas nier les crimes de l’Église, la vérité oblige à reconnaître que les graines d’Évangile ont fait naître d’exceptionnelles moissons de charité et de service, de bonté et de beauté.

Tout est parti d’un homme seul qui osait proclamer à des paysans que, contrairement aux apparences, Dieu vient avec son amour. Et c’était vrai.

Frère Raphaël Devillers, dominicain