Catégories
Dimanches

15ème dimanche ordinaires – Année C – 14 juillet 2019 – Évangile de Luc 10, 25-37

Imprimer

ÉVANGILE DE LUC 10, 25-37

JÉSUS LE BON SAMARITAIN

Dans cette célèbre parabole du Bon Samaritain, Jésus opère un élargissement pour réorienter notre vie et nous apprendre à aimer vraiment. Ne nous demandons pas « qui est mon prochain ? », cessons de nous placer au centre et de juger jusqu’à qu’à quelle distance notre amour consent à s’étendre selon nos liens familiaux, nos sympathies, nos préjugés.

Pour l’Evangile, le centre, c’est l’autre, l’homme qui a mal, qui souffre, qui est menacé de mort. Quand on le rencontre, plus question de nationalité, de sentiment, de religion : il est impérieux de répondre, d’aller vers lui et de tout faire pour le soigner. L’amour est responsable, c.à.d. il doit répondre en actes, toutes affaires cessantes. C’est le témoin, le passant qui doit se faire proche. « Va et toi aussi, fais de même » termine Jésus en renvoyant le scribe qui le questionnait.

La leçon est claire, l’ordre est péremptoire. Toutefois comment ne pas ressentir un certain malaise ? Jésus serait-il un moraliste, un professeur qui donne des ordres et punit les infractions ? En ce cas, son livre serait-il une « Bonne Nouvelle » ?

Nous allons être surpris en remontant aux premiers siècles de l’Eglise. Saint Irénée, mort vers l’an 200, est un des premiers grands penseurs de l’Eglise. Devenu évêque de Lyon, il raconte que dans sa jeunesse à Smyrne en Asie mineure, il avait reçu par des anciens chrétiens une tout autre interprétation de cette parabole : elle n’était pas qu’une leçon de morale mais une allégorie, un résumé de l’histoire du salut de l’humanité. A sa suite, le grand Origène et les Pères de l’Eglise reprendront la même explication.

UNE PARABOLE DE L’HISTOIRE DU SALUT

« Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho ».

Il n’est pas question d’un monsieur mais, en grec, d’un « anthropos » c.à.d. d’un humain. La parabole donne donc une anthropologie, une histoire de l’humanité. Il s’agit de chacun de nous.

L’homme est une création de Dieu et il est appelé à vivre en communion avec Dieu et ses semblables car Jérusalem signifie « ville de la paix : shalom ».

Mais l’humain se détourne de son Dieu et de sa vocation : il ne peut s’empêcher de suivre sa pente. Au lieu de demeurer dans les hauteurs de la Paix-Dieu (Jérusalem se situe à 750 m. au-dessus du niveau de la mer), il cherche son bonheur selon ses passions et ses appétits. Quittant la grâce, il se laisse entraîner par la pesanteur, pour reprendre les mots de Simone Weil.

Il glisse vers Jéricho, l’antique cité du dieu-lune, dans la vallée du Jourdain, à 250 m. en-dessous du niveau de la mer, connue pour la douceur perpétuelle de son climat, ses palmiers et ses roses.

En effet, il nous est pénible de vivre à la hauteur des exigences de Dieu et nous préférons obéir à nos inclinations. Notre conception de la liberté consiste à rejeter toute contrainte et à vouloir satisfaire nos passions, nos envies, nos convoitises.

Mais alors que s’ensuit-il ? Loin de Dieu, fascinés par l’intérêt immédiat, les humains ne peuvent qu’allumer les rivalités, exciter les jalousies, rivaliser entre eux pour avoir, jouir, posséder, dominer. Ils se voulaient libres et ils deviennent les objets de forces qui les dépassent et les déchirent. Ce que la parabole exprime bien :

L’homme tomba sur des bandits : ils le dépouillent, le rouent de coups, le laissent à moitié mort.

La terre devient un champ de bataille où règne la loi de la jungle, où l’hostilité, la violence, la passion du pouvoir et de l’argent se déchaînent. Notre journal quotidien dégouline de sang. Albert Camus parlait de « La chute » et, comme dit un philosophe moderne, l’homme devient immanquablement « un être-pour-la-mort ».

Du coup, il devient un « être-à-sauver ». Mais par qui et comment ? Médecins, savants, politiciens, artistes, psychiatres : le texte n’évoque aucun de ceux-là. Parce que tous en sont et en seront toujours incapables.

LE SALUT

Une première tentative se présente : la religion.

Un prêtre descendait par ce chemin : il voit l’homme et passe outre. Un lévite arrive : il voit l’homme et passe outre.

Prêtre et lévite, Loi et Temple, commandements et rites : le sacré devrait nous relever mais presque toujours il demeure impuissant et échoue. Malgré le décalogue, les prophètes, les cérémonies, l’Ancien Testament se termine par la disparition du temple et l’exil du peuple. Mais sur les ruines retentit un appel déchirant : « Seigneur, envoie le Messie, le Sauveur ».

C’est alors qu’enfin sonne l’heure de notre salut : Jésus, envoyé de son Père, entre dans notre histoire. Evénement inouï, inattendu.

Un Samaritain en voyage arrive près de l’homme : il le voit et est bouleversé aux entrailles.

En effet Jésus vient demeurer parmi les hommes : méconnu, injurié, il lui est arrivé de se faire traiter de « samaritain », d’hérétique par ses adversaires (Jean 8, 48). Mais la vision de l’humanité déchirée par le péché et vouée à la mort l’émeut, le bouleverse.

Il faut souligner fortement l’importance de ce dernier verbe. Fondé sur le mot hébreu « réhem » qui signifie matrice, il dit le déchirement profond de tout l’être. Jésus est déchiré comme une mère devant son enfant à demi-mort. Dans les 4 évangiles, ce verbe n’est employé que pour Dieu (parabole du fils prodigue) et Jésus. Signe que c’est bien de lui qu’il s’agit ici.

Parce qu’il est plus qu’un prophète, Jésus, Fils de Dieu, pénètre au cœur de notre condition fragile et malheureuse, sa miséricorde infinie nous apporte le salut de Dieu. Une cascade d’actions explique son activité miséricordieuse.

Il se fait proche de nous. Pour lui nos péchés sont des plaies par où nous perdons la vie : il les soigne par l’onction d’huile du baptême puis par le vin de son Eucharistie. Il nous prend réellement en charge et, au milieu du monde de la cruauté, il nous conduit à son auberge, l’Eglise. Celle-ci n’est donc pas le palais des parfaits mais « l’hôpital de campagne » comme aime dire le pape François et qui doit rester ouverte afin d’accueillir tous les blessés de la vie. Elle est la demeure de la miséricorde divine : Jésus lui confie l’humanité ravagée pour qu’on y prolonge ses soins avec la même sollicitude, la même compassion.

Enfin le Bon Samaritain n’a fait qu’un passage rapide sur la terre mais il a promis son retour :

« Prends soin de l’homme : je te rembourserai quand je reviendrai».

Et voilà encore un signe qu’il s’agit de Jésus car ce dernier verbe ne sera employé que dans une autre parabole où il se mettra en scène sous l’image d’un prince qui part pour être couronné roi et qui « revient » (19, 15). Tout acte de bonté sera récompensé au centuple.

CONCLUSION

Le légiste venu questionner Jésus était sans doute un homme savant, appliqué à scruter tous les ordres et les préceptes afin de les apprendre au peuple puisque c’est dans l’observance minutieuse de la Loi de Moïse qu’Israël devait trouver le salut.

Mais son intention n’était pas droite puisqu’il venait « pour le mettre dans l’embarras ». Homme de lois, il voulait une précision légale : il l’a reçue : « Va et fais ». Il savait qu’il devait agir comme le bon Samaritain. Et les disciples de Jésus qui étaient là acceptaient eux aussi la leçon.

Mais après Pâques, la croix et la résurrection, ceux-ci vont être, à la lettre, retournés. Jésus s’approche d’eux et les comble de sa Paix. Donc avant de soigner les autres, il faut se laisser soigner. Avant de vouloir faire comme un bon samaritain, comprendre que l’on est soi-même le blessé, le faible, le matamore qui prétendait donner sa vie pour son maître et qui lâchement l’a abandonné.

La Loi donne des ordres valables mais elle ne guérit pas celui qui les enfreint. Donc il faut accepter de se laisser approcher par un Seigneur qui est bouleversé qui offre l’huile douce de son pardon et le vin vivifiant de son amour.

C’est pourquoi les disciples ne bâtiront plus un temple mais seront « le Corps du Christ », la communauté bienveillante qui s’ouvre pour offrir tous les soins aux blessés de la vie.

Lorsqu’elle oublie qu’elle est la première pardonnée, l’Eglise risque d’être dure et intolérable. Lorsqu’elle garde conscience qu’elle vit par son Seigneur, elle devient, comme lui, une bonne Samaritaine.

N’est bouleversé par les souffrances des hommes que l’homme relevé par la miséricorde du Seigneur. Ne soigne bien que celui qui est soigné.

Frère Raphaël Devillers, dominicain