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14ème dimanche – Année B – 4 juillet 2021 – Évangile de Marc 6, 1 – 6

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Évangile de Marc 6, 1 – 6

Jésus Méconnu parce que Trop Connu

Émerveillés par la guérison de la femme et surtout par la réanimation de la petite fille de Jaïre, les spectateurs devaient sans doute supplier Jésus de prolonger son séjour parmi eux: il y avait tant de malades à guérir. On l’adulerait, on le comblerait de cadeaux, on l’inviterait partout. Mais Jésus n’est pas du genre à s’attarder sur la scène afin de goûter les applaudissements de ses « fans ». Il n’est pas venu pour réaliser des « exploits » ni pour se laisser enfermer dans une réputation. Tournant le dos aux supplications, Jésus « sort de là » (il s’agissait peut-être de Capharnaüm au bord du lac) et décide de se rendre dans son village, Nazareth. Dans Marc, Jésus est toujours en train de sortir de quelque part pour aller ailleurs. Il n’a pas de temps à perdre.

Jésus chez les siens

Sorti de là, Jésus se rendit dans son lieu d’origine, et ses disciples le suivirent. Le jour du sabbat, il se mit à enseigner dans la synagogue.

Marc n’a rien dit de l’enfance de Jésus et a commencé son évangile par le baptême conféré par Jean-Baptiste : Jésus s’y était présenté venant de Nazareth, petit village sans histoire, et il devait avoir environ une trentaine d’années. On s’était étonné de ne pas voir revenir le charpentier et plus encore quand la rumeur s’était répandue : Jésus circulait dans les villages au bord du lac, il proclamait que le Règne de Dieu s’approchait, il opérait des guérisons et des exorcismes. Des foules nombreuses venaient de partout pour l’écouter.

Aujourd’hui, pour la première fois, l’enfant du village est de retour. Comme d’autres l’ont fait avant eux, les responsables de la synagogue invitent le revenant à prendre la parole lors de l’assemblée du prochain sabbat. La synagogue est bondée, le chant des psaumes retentit puis le silence est total quand le célébrant invite Jésus à monter à la tribune pour lire une page d’Écriture et « enseigner ».

« Enseigner » : telle est l’œuvre fondamentale de Jésus depuis ses débuts à la synagogue de Capharnaüm (1, 21) : Marc le répète à 15 reprises mais, curieusement, il ne précise jamais l’objet de cette prédication. Il note seulement sa nouveauté : « Jésus parle avec autorité ». Cela ne signifie pas que Jésus crie ni commande comme un chef mais, à la différence des scribes, il ne s’appuie pas sur des citations de maîtres reconnus pour valider ses affirmations. Sa Parole tient sa force d’elle-même.

Jésus scandalise

De nombreux auditeurs, frappés d’étonnement, disaient : « D’où cela lui vient-il ? Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée, et ces grands miracles qui se réalisent par ses mains ? N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ? Ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? » Et ils étaient profondément choqués à son sujet.

La plupart des assistants connaissent très bien Jésus : certains jouaient avec lui quand il était enfant, ils ont grandi avec lui dans le village. Ils ont bien connu son père Joseph qui lui a transmis son métier et qui est mort il n’y a guère, ils connaissent sa mère Marie, ses frères et ses sœurs. On sait qu’il y a débat sur cette famille : l’Église catholique croit que Jésus est fils unique de Marie et que « frères et sœurs » sont en fait ses cousin(e)s.

D’autres prennent les nominations à la lettre.

Toujours est-il que Jésus, comme chacun de nous, est cadré parmi les siens et dans sa profession. Tous savent qu’il est un homme ordinaire, qu’il n’a reçu que l’instruction habituelle sans faire d’études supérieures. Contrairement aux affirmations de certains farfelus, il n’est jamais parti en Égypte ou ailleurs pour être initié à un savoir ésotérique ou apprendre des formules magiques.

Alors comment se fait-il que son enseignement révèle une telle sagesse ? Par quel pouvoir réalise-t-il ces guérisons qui ont eu tant de témoins ? Le prédicateur que l’on découvre ne correspond absolument pas à la connaissance que l’ensemble du village a de lui. Et loin de se réjouir de ce changement, on est choqué, on le trouve anormal. Le scandale est général.

Jésus leur disait : « Un prophète n’est méprisé que dans son pays, sa parenté et sa maison. »

Et là il ne pouvait accomplir aucun acte de puissance; il guérit seulement quelques malades en leur imposant les mains. Et il s’étonna de leur manque de foi.

Le constat de Jésus devant ce mur d’incrédulité est dur, notamment pour la famille dont Marc avait déjà pointé les résistances. A Capharnaüm, « des gens de sa parenté vinrent pour s’emparer de lui car ils croyaient qu’il avait perdu la tête » (3, 21). Marc enchaîne avec le jugement des scribes : « Il a le diable au corps »(3, 22). Et il poursuit avec le retour de sa mère et de ses frères qui, empêchés par la foule, font appeler Jésus et, au lieu d’obéir, celui-ci répond sèchement : « Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui font la volonté de Dieu » (3, 35).

Après Marc, Matthieu et Luc adouciront quelque peu cette critique en supprimant « sa parenté ».

Et la preuve que Jésus n’est pas un magicien qui opère des exploits pour manifester sa puissance et s’attirer des disciples, c’est qu’il est seulement réduit à guérir de rares malades par l’imposition des mains. Il y a un lien profond entre son action et la foi : si celle-ci manque, si elle n’est qu’attente d’un spectacle, si elle tient Jésus enfermé dans l’idée qu’on se fait de lui, elle empêche l’action. La non-foi, le scepticisme ne permet pas la guérison puisque le but de celle-ci est précisément de révéler la connaissance profonde de Jésus.

Les siècles ont passé et la grande majorité de la « patrie » de Jésus – Israël – ne l’a toujours pas reconnu. Mais nous-mêmes, les bons catholiques, n’avons-nous pas tendance, nous aussi, à enfermer Jésus dans un certain portrait ? L’éducation familiale, le catéchisme nous ont inculqué quelques idées, la pratique de certains rites, une moralité honnête mais acceptons-nous que Jésus passe, repasse et nous entraîne toujours ailleurs, toujours plus loin ? Ne sommes-nous pas arrêtés à une conception figée ? Nous voulons que l’Église demeure celle que nous avons découverte dans l’enfance, que l’Évangile reste un message tel que nous l’avons accepté jadis ? Si Dieu est venu dans l’histoire, c’est bien pour nous montrer que la fidélité est dans le changement.

Martin Luther disait : « Il vaut beaucoup mieux pour toi que le Christ vienne par l’Évangile. S’il entrait maintenant par la porte, il se trouverait chez toi, et tu ne le reconnaîtrais pas ».

Primat de l’Enseignement

Jésus parcourait les villages d’alentour en enseignant.

Ni fier de son succès à Capharnaüm ni découragé par son échec à Nazareth, Jésus reprend son itinérance et à chaque occasion, il enseigne. Invité dans les synagogues, il commente les Écritures : à l’instar des prophètes, il montre comment Dieu réalise son projet dans l’histoire, il encourage à obéir à sa volonté, il dénonce les manques de justice, défend les droits des pauvres. Il se situe dans le droit fil des prophètes qui rappelaient les exigences de la Loi.

Au bord du lac et partout où des gens l’interpellent, il ne perd aucune occasion de parler du Royaume. Il ne fait pas des conférences à un public d’intellectuels, il s’adresse aux gens de tous milieux, sans exiger ni argent ni test de moralité. Lui, le simple charpentier, il a plus que les maîtres le génie des paraboles. Le grain de blé, une lampe, le sel, le rapport des ouvriers à leur patron, même la filouterie d’un intendant, la fugue d’un fils : les moindres réalités du quotidien, les petits événements de la vie lui servent, bien mieux que les abstractions des scribes, à introduire dans la réalité du Royaume de Dieu.

La prédication est un énorme point faible de notre Église. Alors que le monde a prodigieusement changé, que le champ des connaissances s’est élargi, que les études bibliques ont ouvert à de nouvelles lectures des Écritures, que des religions diverses se rencontrent, des multitudes de pratiquants en restent à un vague sentiment religieux et n’écoutent pas ce que Pierre disait aux premiers chrétiens : « Soyez toujours prêts à justifier votre espérance devant ceux qui vous en demandent compte » (1 Pi 3, 15).

L’Eucharistie n’est pas qu’un moment sacré où l’on consacre et consomme le Pain et le Vin : elle est un repas familial auquel le Christ nous invite. La moindre politesse est de se sentir très honoré d’y être invité, de se presser pour y arriver à l’heure, d’attiser son désir d’écouter la Parole qui éclaire, Les paroissiens se doivent de demander des conditions d’écoute parfaite, de se plaindre de lectures incompréhensibles. Le peuple peut-il s’exprimer en-dehors des chants ? La question se pose depuis longtemps.

Des multitudes de pratiquants prennent énormément de temps devant leur écran, pour s’informer de politique ou de sport, se distraire devant les « séries », être à l’affut des annonces publicitaires. Combien s’abonnent à des médias chrétiens qui les renseignent sur la vie de l’Église, les aident à réfléchir sur les enjeux de la foi aujourd’hui ?

J’assume ma part de responsabilité dans les défaillances de l’ « enseignement » de l’Église puisque j’ai été accepté dans l’Ordre des Frères Prêcheurs.

Fr. Raphaël Devillers, dominicain.