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14ème Dimanche – Année A – 5 juillet 2020 – Évangile de Matthieu 11, 25-30

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Évangile de Matthieu 11, 25-30

Venez à moi car je suis doux et humble de cœur

Matthieu, l’ancien employé des douanes donc habitué à faire des rapports bien réglés, a soigné la construction de son livre où alternent scènes de mouvement et pauses d’enseignement. Donc après le discours de mission, les chapitres suivants nous plongent dans une suite d’actions très bousculées. Je vous invite à lire d’un coup ces chapitres 11 et 12 où Jésus se heurte à l’incompréhension et à une opposition violente mais où il montre qu’il est bien le Messie qui accomplit les Écritures.

Mais ce curieux Messie  embarrasse tout le monde ! D’abord Jean-Baptiste lui-même. Lui, le premier qui avait désigné Jésus, maintenant il est arrêté, jeté en prison. Angoissé, il lui envoie de ses disciples : « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? ». Jésus leur répond d’aller rapporter à Jean ce qu’il est en train d’accomplir : des guérisons et l’annonce de l’Évangile. Mais il ne tente aucune action pour libérer son maître. Il ne faut pas attendre du Messie des interventions prodigieuses pour échapper toujours à la mort. Plus tard Jésus ne fera rien pour se sauver lui-même de ses ennemis.

Des guérisons, Jésus en a réalisé plusieurs dans la région du lac de Galilée et à Capharnaüm où il réside d’habitude. Les gens en ont été émerveillés mais ils n’ont pas changé de vie. Ce qui excite la colère du prophète : « Si les miracles accomplis dans vos murs avaient eu lieu dans les villes païennes, elles se seraient converties ! Au jour du Jugement Sodome sera traitée avec moins de rigueur que toi, Capharnaüm ! ». En effet les guérisons corporelles sont œuvre de miséricorde mais elles sont surtout des signes : elles appellent à obéir à celui qui les effectue et qui cherche le rétablissement de la personne. A quoi bon retrouver une bonne santé corporelle si l’on reste animé par la méchanceté, le racisme, la cupidité, la jalousie, la haine ?

Jésus prie dans la joie

Matthieu nous racontait un Jésus excédé, vraiment en colère, menaçant du jugement et voilà que tout à coup il enchaîne en nous le montrant exultant dans la prière : c’est l’Évangile de ce dimanche.

« A cet instant, Jésus prit la parole : « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits. Oui, Père, c’est ainsi que tu en as disposé dans ta bienveillance.

Le texte liturgique introduit par un vague : « En ce temps-là » mais Matthieu précise bien « à cet instant ». Car Jésus n’est pas emporté par ses invectives. Certes il est énervé et triste de constater l’incompréhension et le refus de ses compatriotes mais dans le même élan il reconnaît que tout est bien car le dessein de Dieu s’accomplit non par groupe, par ville, mais de façon individuelle.

Il rend grâce à Dieu qui est le créateur de l’univers et surtout son Père. Non pas parce que de façon arbitraire il cacherait à certains ce qu’il révèlerait à d’autres. Mais parce que Dieu projette, en toute justice, d’établir son règne sur la terre par amour des hommes et par respect pour leur liberté. Cela est un « mystère », c.à.d. une réalité qui déborde nos concepts et notre imagination.

Les « sages et les intelligents » ne désignent pas les intellectuels et les premiers de classe mais les esprits qui prétendent tout savoir, qui sont enfermés dans leur système de pensée, ceux « à qui on ne la fait pas ». Ici ce sera les scribes et les pharisiens, spécialistes des Écritures, qui ne parviennent pas à saisir ce que Jésus apporte ni qui il est. Et d’autre part « les tout petits » ne sont pas les niais, les paumés, les imbéciles crédules qui acceptent n’importe quoi. Mais ceux qui, comme les enfants, sont avides d’apprendre, restent ouverts à des nouveautés qu’ils ne rejettent pas d’emblée. Ce sont des humbles prêts à se remettre en question.

Le Père et le Fils

Tout m’a été remis par mon Père. Nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler ».

Bien au-dessus des prophètes qui avaient conscience de transmettre des messages reçus de Dieu, Jésus a avec Dieu un lien unique, d’une profondeur et d’une intimité sans égales. Au plus profond du mystère du Royaume, il y a cette connaissance du Fils par le Père, du Père par le Fils. Et c’est la révélation suprême que Jésus, le Fils, apporte : que nous connaissions le Créateur comme notre Père et que nous puissions lui parler en lui disant de façon réelle, non symbolique : « Notre Père qui es aux cieux… ».
C’est pour recevoir cette révélation que Jésus appelle chacun.

Venez à moi …

« Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau et moi je vous donnerai le repos. Prenez sur vous mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes. Oui mon joug est facile à porter et mon fardeau léger ».

S’engager à vivre selon les préceptes de la Loi se disait parfois en image : « prendre le joug de la Torah ». Le joug en effet est un poids mais il permet à l’homme qui obéit à la Loi de « bien labourer » sa vie et de tracer des chemins droits. Mais les légistes, acharnés à préciser sans fin des détails et à accumuler des prescriptions pointilleuses, rendaient l’obéissance à la Torah insupportable car au lieu de libérer, elle provoquait le sentiment de culpabilité. On n’était jamais en règle.

Jésus aime bien les petites gens et il lance un appel joyeux. Devenir son disciple, se mettre à l’écoute de la Bonne Nouvelle n’écrase pas. Jésus n’est pas un maître de discipline, un inspecteur tatillon, un donneur de notes et son enseignement n’est pas un catéchisme. Son Évangile, c’est lui, « doux et humble de cœur ». Ses exigences sont empreintes de miséricorde, il est un bon Berger qui veille sur chacune de ses brebis. Pas de jeûnes excessifs, pas de pèlerinages obligatoires, pas de régime alimentaire. Une seule prière, et très courte.

La religion du « permis – défendu »

Les épisodes suivants illustrent le choc entre les deux conceptions du joug.

Un jour de shabbat, les disciples de Jésus avaient faim : passant près d’un champ de blé, ils arrachent quelques épis (les pauvres pouvaient grappiller) et les froissent (travail interdit). Des pharisiens ont vu et attaquent : « Sabbat ! Pas permis ». Jésus réplique : Un jour le roi David et ses compagnons avaient faim : entrés dans le temple, ils ont mangé les pains consacrés pour les prêtres. D’autre part, en sabbat, les prêtres travaillent dans le temple en faisant des sacrifices. Et il ajoute : « Il y a ici plus grand que le temple ! Et le prophète Osée a dit : « C’est la miséricorde que Dieu veut et non le sacrifice ». Le Fils de l’homme est maître du sabbat ».

De là le groupe entre dans la synagogue. Un homme avait une main paralysée. Jésus interpelle les pharisiens : Si vous avez une brebis et qu’un jour de sabbat, elle tombe dans un trou, n’irez-vous pas l’en retirer ?. Or un homme vaut bien plus qu’un animal. Donc il est permis de faire le bien en sabbat. Et il guérit l’homme.

La conclusion du récit est sidérante et fait entrevoir la fin tragique de Jésus :

« Une fois sortis, les pharisiens tinrent conseil contre Jésus, sur les moyens de le faire mourir ».

Pour ces esprits fondamentalistes, la moindre obligation est intouchable, toute infraction fait vaciller l’édifice. Jésus n’est pas un fou mais un blasphémateur dangereux. Donc à supprimer.

Suite et fin de la section

Jésus circule, il demande à ses disciples de ne pas proclamer son identité (source de malentendus) : ainsi est-il le Serviteur bien-aimé de Dieu qui apportera le droit aux nations (Isaïe 42). Il guérit un handicapé si bien que les foules se demandent s’il n’est pas le fils de David (donc le Messie) mais les pharisiens, eux, l’accusent d’avoir fait un pacte avec le diable. Terrible blasphème contre l’Esprit et qui ne peut être pardonné, réplique Jésus qui dénonce leur cœur mauvais.

Et la section se clôture par une autre rupture : Jésus en train de prêcher refuse de sortir pour rencontrer sa mère et ses frères : « Ma famille ? C’est ceux qui font la volonté de mon Père ».

Conclusion

Qui est Jésus ? La question traverse les siècles et interpelle les libertés. Messie, oui, mais incompris, ne correspondant en rien à l’image que l’on s’en faisait. Jean-Baptiste doute de lui, sa ville ne l’écoute pas, les gens le réduisent au rôle d’un bienfaiteur, les pratiquants les plus pieux l’accusent de détruire la Loi, d’être un diable qu’il faut tuer au plus tôt. Et enfin il refuse d’être enfermé dans les liens familiaux.

Au milieu de cette tempête, son appel retentit : « Venez à moi car je suis doux et humble de cœur…Je suis le Fils de Dieu mon Père ». Acceptons- nous cette révélation ? Voulons-nous le suivre sur le chemin de la liberté ?

Frère Raphaël Devillers, dominicain