L'Incrédulité de saint Thomas - Le Caravage

Voir pour croire

Thomas devait voir pour croire. Il voulait savoir. Il lui fallait des preuves concrètes pour accepter la Résurrection de Jésus. A cet égard, le Caravage, dans son tableau intitulé L’Incrédulité de saint Thomas a superbement montré cette volonté auscultatrice, qui dépeint un geste essentiellement médical. Littéralement, cette œuvre présente l’autopsie du Ressuscité, par saint Thomas.

De ceci, nous pouvons tirer quelques premiers enseignements. D’abord, la Résurrection, c’est du concret. « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main, et mets-la dans mon côté. » Le Christ ressuscité apparaît avec ses plaies, désormais non sanglantes, non douloureuses. Il se laisse toucher. Il est vivant tandis que ses plaies restent visibles. Ainsi, toutes nos résurrections n’effacent-elles pas le passé et laissent-elles même encore nos plaies visibles, qui ne font cependant plus mal. On est ressuscité d’un deuil, d’une blessure du passé quand ils ne font plus souffrir alors qu’on y repense. Le souvenir reste. Il n’est simplement plus douloureux.

Ainsi, puisque nous sommes appelés à témoigner, s’agit-il de n’avoir aucune honte à montrer nos blessures guéries, nos deuils consolés, notre passé apaisé. On donne de la valeur concrète à la Résurrection quand on témoigne des souffrances dont le Christ nous a guéris, des abîmes au bord desquelles il est venu nous abreuver, des tombeaux scellés qu’il a ouverts. La transmission de la foi est avant tout le témoignage du concret de l’action résurrectionnelle de Dieu dans notre vie. Avant toute théologie, avant toute doctrine.

Autre réflexion qu’il est légitime de faire d’emblée : pourquoi donc Thomas a-t-il besoin de voir les plaies du Christ ? Son visage ne suffit-il donc pas à le reconnaître ? Thomas pense-t-il que le Christ lui aussi puisse avoir un jumeau ? En creux, on retrouve ici la difficulté constante qu’éprouvent les disciples à reconnaître Jésus, dans les apparitions du Ressuscité. Cette difficulté, issue de la Transfiguration des douleurs, on la retrouve dans les changements radicaux de vie dont témoignent les personnes ayant vécu une rencontre mystique avec le Christ. La Résurrection concrètement nous transforme.

Tout le monde, cependant, ne vit pas une expérience mystique, une rencontre personnelle avec le Christ qui bouleverse son existence. Tout le monde ne passe pas par un Chemin de Damas. Le Ressuscité se rencontre aussi dans la lecture des Évangiles, principalement à la messe. Il se rencontre encore dans l’amour que donnent les personnes blessées. Évidemment, dans tout ce que nous appelons communion. Mais même alors que la foi en Résurrection nous imprègne subtilement, les récits d’apparitions du Ressuscité sont là pour nous dire : il y a un avant et un après. La Résurrection transfigure la vie.

« Heureux ceux qui croient sans avoir vu » dit Jésus finalement à Thomas. Les expériences mystiques, pour ceux qui les vivent comme telles, sont des preuves concrètes de la Résurrection du Christ. Elles sont un bonheur divin que l’on vit et qui jalonne une vie. Mais n’est-il pas plus heureux encore celui qui n’a pas besoin d’expérience concrète pour avoir la foi ?

Pourquoi cherche-t-on des preuves en matière d’espérance et d’amour ? Pourquoi faut-il des témoignages concrets, des signes visibles sinon pour se rassurer, se réconforter, se consoler d’un doute – précisément, parce qu’on est soi-même, à cet égard, blessé ?

Les preuves d’affection et d’amour ne sont nécessaires qu’à ceux qui en manquent ou en doutent. C’est la personne qui désespère qui nécessite des signes concrets du divin. Quelque part, l’exigence de Thomas reflète son désespoir. Comme l’exigence de preuves de l’existence de Dieu traduit la désespérance athée. « Heureux ceux qui croient sans avoir vu. »

On comprend ainsi que la démarche auscultatrice, qui scrute la Résurrection, qui exige des preuves concrètes pour croire – le regard rationnel visant à disséquer le phénomène mystique – est avant tout une démarche désespérée, une auscultation des signes pour y déceler enfin l’amour divin. De même, l’exigence de preuves d’amour, au sein des couples ou entre amis. Celui qui nécessite des preuves concrètes pour asseoir sa foi en un amour transcendant n’en vit pas déjà. C’est le défaut d’expérience amoureuse qui exige des preuves. La foi en l’amour, quant à elle, se contente de l’interprétation de signes, qu’elle transcende.

Heureux êtes-vous si vous croyez que Dieu est effectivement ressuscité alors que vous n’en n’avez d’autre signe que le témoignage de l’Église. Heureux êtes-vous si ne vous nécessitez aucune preuve d’amour, ni de Dieu, ni de proches. Heureux êtes-vous si vous n’êtes pas exigeant de résurrection concrète. C’est sans doute qu’elle est déjà à l’œuvre en vous.

— Fr. Laurent Mathelot OP