Se lever tôt

A quoi bon être une personne intègre, si Dieu récompense pareillement ceux qui se convertissent à la dernière minute ? A quoi bon mener une vie droite, faire l’effort de toujours pardonner si le premier à entrer au paradis – le bon larron – est un criminel qui se repend à l’instant de mourir ? A quoi bon s’imposer la difficile morale de l’Église, prendre soin de son âme, s’il suffit de professer finalement sa foi pour être sauvé ? Pourquoi être un catholique intègre alors que le Christ proclame que les voleurs et les prostituées nous précéderont dans le royaume des cieux (Mt 21, 31-32) ? Voilà les questions qu’aborde la parabole des ouvriers de la dernière heure que nous venons de lire.

Paradoxalement, ce que j’aime dans la religion catholique, c’est qu’elle est à mon sens la plus exigeante personnellement. Nous sommes la religion de l’incarnation, ce qui nous oblige à incarner le message que nous professons. Oui, notre vie spirituelle, au-delà des joies qu’elle procure, est un constant travail d’ébouage de notre âme, une lutte permanente contre nos mauvais penchants, un travail incessant de purification de nos pensées. Et c’est, pour ma part, exaltant. La spiritualité est un sport de combat, avec ses triomphes, avec ses blessures, avec son hygiène de vie et son difficile entraînement. Nous sommes appelés à être des pratiquants de la foi et à en devenir champions.

Mais si on laisse tomber l’orgueil qui nous donnerait à penser que nous serions meilleurs que les autres, que reste-t-il ? Pourquoi nous obliger à boire la honte que nous avons de certains de nos comportements ou pensées ? Pourquoi désirer être une personne intègre dans un monde qui promeut si souvent la transgression, tout en décriant les valeurs chrétiennes ? Pourquoi les ouvriers de la première heure ont-il trimé, si ceux de la dernière heure reçoivent le même salaire ? Car la parabole dit vrai : à la fin, tous ceux qui professeront la foi hériteront du même royaume des cieux. Avez-vous la réponse ?

La réponse est : pour recevoir Dieu maintenant. Nous voulons être des champions de la foi, mais nous ne battons pas seulement pour des lauriers, des podiums, des victoires finales. Nous nous entraînons à trouver Dieu. Les ouvriers de la première heure avaient déjà gagné bien plus que la récompense promise pour leur journée : ils avaient trouvé Dieu et eu le privilège d’être engagés par lui ! Certes le paradis, le salaire final d’une vie qui touche à la vraie foi, est une merveille. Comment penser autrement l’éternité avec Dieu ? Mais le rencontrer ici sur terre, avoir le privilège de collaborer à son œuvre, est tout aussi merveilleux. L’incarnation est là pour nous dire que Dieu n’est pas moins présent dans notre monde qu’au ciel.

Voilà donc la raison pour laquelle nous consentons à des efforts parfois coûteux. Il faut en effet de la volonté et du courage pour affronter les ténèbres de son âme. Il faut être une personne tenace pour ne pas renoncer face aux blessures, s’avouer vaincu par le découragement. Il faut être une personne humble pour admettre ses faiblesses et vouloir progresser. Mais c’est la pédagogie des champions. C’est, par excellence, la voie radicale pour trouver Dieu sur terre ; goûter déjà de cette plénitude qui nous est promise au ciel ; vivre déjà ici-bas des relations d’amour pur.

Frères et sœurs, quand le Christ dit que le royaume des cieux s’est approché, par lui, tout près de nous (Mt 4, 17), il signifie qu’il nous est possible, dès ici-bas, de vivre en parfaite communion avec Dieu comme nous le vivrons au ciel. Et puisque désormais c’est par l’Esprit-Saint qu’il nous est donné de vivre cette proximité avec le Christ, il s’agit en effet de constamment purifier notre esprit de ce qui l’obscurcit pour que surgisse, en nos vies, sa lumière divine qui est l’amour parfait.

Soyons des athlètes spirituels qui n’ont peur ni des efforts, ni du travail difficile sur soi, ni même d’entreprendre tôt, de grandes choses semblant hors d’atteinte. La parabole des ouvriers de la première heure développe une pédagogie de l’effort spirituel et du dépassement de soi pour Dieu lui-même, et non pour la simple perspective d’un bonheur final, d’une récompense ultérieure. Le bonheur divin est à cueillir dès maintenant, dans l’action quotidienne pour un monde meilleur, à commencer par notre monde intérieur.

Le paradis que nous espérons dans l’au-delà – être pour toujours en présence de Dieu – est accessible dès ici-bas, dès la première heure avec le Christ. C’est ce que son incarnation révèle : le ciel touche la terre.

Frères et sœurs, nous ne nous battons pas tant pour une auréole finale, que pour notre rayonnement présent. Le bonheur divin est accessible dès ici-bas, dès la première heure où nous œuvrons pour Dieu.

— Fr. Laurent Mathelot OP