La montagne de Dieu


Année A — 1er dimanche de l’Avent — 30 novembre 2025

Évangile selon saint Matthieu 24, 37-44

Un texte spirituel se présente toujours comme un mille-feuille : il offre plusieurs niveaux de lecture. D’abord, une lecture littérale qui s’attache aux faits et cherche à discerner les situations évoquées. Ensuite, toute une série de couches analytiques : quel est le style du texte, son genre littéraire, le sens de son vocabulaire, son histoire, son contexte, les modes d’interprétation qu’il suggère, etc ? Enfin, une lecture spirituelle – la couche la plus élevée – qui vise à l’abstraction, pour édifier l’âme.

L’analyse des textes bibliques se présente ainsi toujours comme un discernement à opérer, par le biais de l’analyse, entre versets à comprendre littéralement et passages à interpréter symboliquement. C’est peut-être évident pour tous que notre foi ne doit pas espérer qu’une montagne aille littéralement se jeter dans la mer ou qu’il nous soit demandé de marcher concrètement sur les eaux. Nous sommes sans doute nombreux à interpréter ces passages symboliquement. Mais quand Dieu, dans le Lévitique, prononce la condamnation à mort de certains pécheurs, faut-il l’interpréter concrètement ou symboliquement ? Dieu sanctionne-t-il charnellement ou spirituellement ? J’aurais tendance à dire : un peu des deux. Le péché tue autant l’âme que le corps.

Dans la première lecture de ce dimanche, le prophète Isaïe parle de « la montagne de la maison du Seigneur », qu’il décrit comme un lieu d’apaisement vers lequel monteront des peuples nombreux, issus de toutes les nations. Comment interpréter ici le terme « montagne » ? Nous disons en effet que Dieu est au ciel. Entendons-nous, par là, au-delà des nuages, des étoiles ? Faut-il physiquement s’élever pour s’élever l’âme ? De nouveau, un peu des deux : ressusciter signifie littéralement se relever et nous ressusciterons avec notre corps. La montagne de Dieu existe en Israël, c’est le Mont Horeb. Est-ce là qu’il faudra nous rassembler pour l’Apocalypse ?

Quand le Christ, dans l’Évangile, parle du déluge, il en fait une interprétation spirituelle, une comparaison pour décrire la fin des temps : « deux hommes seront aux champs : l’un sera pris, l’autre laissé. Deux femmes seront au moulin en train de moudre : l’une sera prise, l’autre laissée. » Il n’annonce pas ici un second déluge ; il en compare seulement les effets. Mais ce faisant, il ne doute pas de la réalité de celui qu’a affronté Noé. Interprétons-nous, nous aussi, le récit du déluge dans la Genèse (chapitres 6 à 9) comme des faits historiques ?

La montagne qu’il nous faut espérer jeter à la mer, celle qu’il faut gravir pour atteindre Dieu, c’est la montagne de nos soucis, de nos inquiétudes et de nos peurs. C’est la montagne de ténèbres et de chagrins qui nous obscurcit l’âme qu’il convient de surmonter. Et ceux qui ont eu à affronter de terribles malheurs savent à quel point elle est dure à gravir la montagne de nos anxiétés et de nos doutes. Comme celles qui ont eu à subir de grandes offenses savent à quel point il est difficile d’engloutir la montagne du ressentiment, de littéralement la jeter à la mer. Il y a des péchés, quand ils nous agressent, qui obscurcissent massivement notre vie et la rendent escarpée. Il y a des abîmes dans lesquelles nous pouvons sombrer parfois qui sont particulièrement ardues à remonter. Spirituellement, mais aussi physiquement. Le péché nous alourdit certes l’âme, mais l’état de notre âme influe particulièrement sur notre corps : la désespérance tue concrètement. Et tous ceux qui ont eu une pente à remonter dans leur vie savent que parfois on dévisse et retombe bas. L’image est ici spirituelle, qui parle de déchéance de soi, mais aussi physiquement concrète.

Nous aurions tort de nous cantonner à une lecture exclusivement symbolique des images bibliques. La montagne de Dieu signifie certes l’élévation spirituelle de l’âme, mais elle n’est pas moins un chemin qui éprouve le corps, autant que la traversée d’un désert affectif peut épuiser la soif de vivre.

L’archéologie n’a pas trouvé trace d’un cataclysme hydraulique mondial dans l’Antiquité. Personne n’a pu constater que la Terre a été totalement engloutie sous les eaux, qu’il y a réellement eu un déluge. Et beaucoup pensent que ce récit est purement symbolique, d’autant qu’on retrouve des évocations semblables dans d’autres cultures : notamment l’Épopée de Gilgamesh en Mésopotamie, mais aussi dans la mythologie grecque et dans les mythes hindous, amérindiens ou d’Océanie. On sait, par contre, que des déluges locaux ont bien eu lieu : des lacs de cratère qui s’effondrent et noient toute une vallée, des tsunamis qui ravagent des côtes entières. Quoi d’étonnant que les récits anciens de ces catastrophes aient percolé dans tant de mythologies ? Il s’agit d’évoquer un sentiment bien réel, celui des personnes qui ont effectivement subi de tels cataclysmes, celui de voir subitement tout son monde englouti. La peur spirituelle de se sentir submergé par une catastrophe reflète bel et bien une peur réelle dont ces récits témoignent.

Nous entrons aujourd’hui en Avent. Au fil des semaines, jusqu’à Noël, les lectures nous présenteront une montée spirituelle : le premier dimanche : veillez, tenez-vous prêts ; le deuxième : convertissez-vous, préparez le chemin du Seigneur ; le troisième, le dimanche de Gaudete : réjouissez-vous, le salut est déjà à l’œuvre ; et le quatrième : accueillez concrètement le Christ dans votre vie. Être en alerte, se préparer, se réjouir et accueillir Dieu naissant : voilà notre programme pour monter vers Noël.

C’est aussi le plan de toute montée spirituelle : d’abord discerner les signes des temps et de son âme, ensuite se préparer et se réjouir d’y apporter la lumière, enfin accueillir en soi, incarner concrètement, la présence naissante de Dieu.

Noël ne sera vraiment Noël que si c’est Noël en nous. Noël, c’est autant la célébration symbolique d’un évènement historique – la naissance de Jésus, il y a deux mille ans – que la célébration de la naissance de la vie divine en nous.

Pour apercevoir cette vie divine, il faut survivre à bien des déluges spirituels et escalader bien des montages de souffrance. Mais la vue est à ce prix et elle est exaltante, comme l’éprouvent les alpinistes quand ils atteignent le sommet : le même émerveillement, le même sentiment d’aboutissement, le même état de sérénité et de paix.

Allons, escaladons toutes nos montagnes ! Courage, montons ! Il se peut que la pente soit longue et raide, que nos corps soient fatigués et nos esprits lassés, mais la paix dans la plénitude de l’amour de Dieu est à ce prix.

Munis de l’esprit de l’Avent – c’est à dire alertés par la perspective de la joie – malgré nos troubles et nos difficultés, malgré nos souffrances et nos rechutes, tous les sommets seront à nous. Et ce sera alors Noël en nous.

— Fr. Laurent Mathelot OP