Dimanche de la Toussaint — 1er novembre 2026
Évangile selon saint Matthieu 5, 1 – 12a
Écoutez l’homélie
Mort, où est ton aiguillon ?
Frères et sœurs, il faudra mourir un jour. Désolé pour cette percutante nouvelle : tous nous devrons passer par la mort. Le Christ lui-même n’y a pas échappé. C’est d’ailleurs une des seules certitudes que nous ayons quant à l’avenir : l’humain est mortel. Et la résurrection du Christ est la réponse de Dieu à cette angoisse. C’est le cœur de notre religion : Jésus a souffert, est mort et est ressuscité ; ses disciples en témoignent et nous le croyons. Le christianisme n’est pas un état béat qui nous anesthésierait, un opium du peuple qui nous ferait échapper aux douleurs du monde. Au contraire, il assume que le Christ a souffert la mort, en pleurant, en saignant, en criant, en désespérant de Dieu : « Pourquoi m’as-tu abandonné » (Matthieu 27, 46).
C’est un privilège, en tant que chrétien, d’accompagner une personne qui s’apprête à mourir. Ce sont des moments suspendus où l’épaisseur d’une vie s’affronte à l’éternité de Dieu, des discussions d’une profondeur humaine qui touchent aux joies essentielles comme aux douleurs encore vives. J’ai vu des personnes rassasiées de jours, pour reprendre l’expression biblique (Gn 25, 8 ; 1 Ch 23, 1 ; Jb 42, 17 ; Ps 91, 16), témoignant tellement de plénitude et de paix qu’elles sont parties le sourire aux lèvres. J’ai même rencontré des personnes empressées d’aller vers Dieu, avec lesquelles j’ai prié qu’il reçoive favorablement cette hâte. Je garde le souvenir ému d’une sœur clarisse, fêle brindille plus que centenaire, qui jubilait comme une jeune fille au jour de ses noces. J’ai vu aussi des personnes se libérer finalement du poids d’une culpabilité et gagner ainsi cette paix. Le pire est-il sans doute pour ceux qui meurent l’âme entachée de ténèbres qui les enchaînent au désespoir.
A ce propos, peut-être convient-il de faire un aparté sur le purgatoire – notion qui n’apparaît explicitement nulle part dans la Bible mais qu’on retrouve implicitement dans des expressions telle : « je le purifierai comme on purifie l’argent, je l’éprouverai comme on éprouve l’or » (Za 13, 9). Le purgatoire traduit le fait que la mort n’est pas tant une transition brutale qu’un processus purificatoire. A l’inverse des caricatures qui voient les défunts surgir devant saint Pierre aux portes du Paradis, ou de la mythologie égyptienne qui la voyait comme une pesée des âmes, la mort n’est pas un jugement immédiat, une évaluation définitive de notre vie. Ceci rejoint aussi, en amont, les expériences de mort imminente, dont les témoignages sont considérables, qui décrivent un cheminement lumineux et la rencontre de proches décédés qui nous précèdent. La nécessité théologique du purgatoire vient du fait que le mal dont je resterai responsable à ma mort ne s’éteindra pas avec moi ; il faudra encore que Dieu, en personne ou à travers l’Église, viennent apaiser ces souffrances qu’il m’est désormais impossible de soulager. La mort n’est pas qu’une simple transition, elle a une épaisseur, celle des traces blessées que je laisse sur Terre. En soi, le purgatoire est une chose désirable, si nous voulons que Dieu finalement enlève les dernières scories de notre vie, attise les quelques braises que nous avons entretenues et rende notre passage sur Terre ultimement lumineux. Le purgatoire n’est anxiogène qu’aux âmes intimement tourmentées.
Mais même à l’âme en paix, en tous cas confiante en la miséricorde de Dieu, il reste à affronter le sentiment d’abandon de la vie. Nous l’avons évoqué la semaine passée, déjà, en rappelant la ténèbre spirituelle que vivait Mère Teresa, à force de se confronter quotidiennement à la mort la plus miséreuse. « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27, 46). On raconte que saint Jean-Paul II lui aurait répondu : « Persévérez, ma Mère, vous serez la sainte de la nuit ». Plusieurs fois, j’ai rencontré des personnes profondément croyantes, témoignant ne plus rien éprouver dans la prière, peu avant leur décès. Je leur parle alors de Mère Teresa ; du sentiment ultime d’abandon du Christ en croix ; du fait qu’elles sont sans doute, déjà, au-delà des mots, dans un dialogue charnel « à la vie, à la mort » avec Dieu ; que ce n’est pas nécessairement la nuit ; que, peut-être, au-delà de leur voix, c’est désormais tout leur être qui se fait prière.
En assumant la plus infâme et la plus injuste des morts, le Christ a assumé toutes nos morts. Et de la mort, il est revenu vivant. Voilà notre espérance. Voilà notre foi. L’Évangile ne nie pas la difficulté spirituelle de mourir, ce face-à-face avec notre vie terrestre et le détachement affectif qu’il faudra trouver. Il y a, dans la mort, un inéluctable sentiment d’abandon que seul l’amour vivant du Christ peut transcender. Ce détachement spirituel est nécessaire, qui entraîne le corps au détachement du monde, le soutient et finalement l’apaise en Dieu.
A l’instant de mourir, notre appréhension ne dépendra que de notre état d’esprit, de l’espérance de vie que nous emportons au-delà. D’où l’importance du soin spirituel apporté aux maux qui nous affectent en ce monde, à mesure d’ailleurs qu’ils nous affectent intimement.
Frères et sœurs, c’est aujourd’hui la fête de tous les saints, ceux dont nous avons des indices, personnels ou ecclésiaux, de leur place au le ciel ; ceux dont la vie terrestre s’est achevée lumineusement, dégagée de toute scorie, à commencer par celles et ceux dont le souvenir brille dans notre mémoire, la présence du Christ dans notre vie en premier. Frères et sœurs, nous aspirons tous à la sainteté, à cette luminosité ultime de la vie que nous percevons de ceux qui nous inspirent. Le danger est seulement pour les âmes qui, enchaînées à leurs ténèbres, ont déjà résolu qu’elles en étaient exclues. Là, commence le péché contre l’Esprit (Mt 12, 31-32 ; Mc 3, 28-30 ; Lc 12, 10).
Frères et sœurs, la peur de la mort s’apaise de la rencontre avec des personnes saintes, à commencer par le Christ qu’il convient de trouver en ce monde, notamment dans toutes les petites résurrections de la vie que nous avons pu constater. Elle s’apaise aussi de la rencontre de personnes s’éteignant dans la paix de l’âme, entourée de l’amour des leurs après une vie comblée, dans l’assurance que la bonté divine prévaudra. Elle s’apaise finalement et surtout dans le soin constant que nous prendrons à nous désentraver de tout ce qui nous enténèbre.
Frères et sœurs, la sainteté est à savourer dès ici-bas. Dans la rencontre de personnes saintes et en nous purifiant nous-mêmes – en anticipant, en fait, le travail purgatoire de notre âme. Sa luminosité est à ce prix. Celle de la joie éternelle de vivre aussi.
Joyeuse fête de la Toussaint à tous.
— Fr. Laurent Mathelot OP
