Année A — 6ème Dimanche de Pâques — 10 mai 2026
Évangile selon saint Jean 14, 15-21
Écoutez l’homélie
Les voix intérieures
La semaine passée, nous avions comparé la dynamique qui unit le Fils au Père – « Je suis dans le Père et le Père est en moi » – à des poupées gigognes, des matriochkas, l’une emplissant l’autre. Nous y avions vu la dynamique de l’amour divin. Aujourd’hui, le Christ propose de nous inscrire dans cette dynamique : « Vous êtes en moi, et moi en vous. » Ainsi le schéma se complexifie-t-il : le Fils nous enserre comme le Père l’enserre. Et c’est ainsi qu’il nous mène à lui.
Le Père parle au Fils qui, lui, nous parle. Il nous parle de deux manières : extérieurement, par le truchement de l’Église et, intérieurement, quand Dieu nous touche intimement. Ces deux voies sont l’œuvre de l’Esprit-Saint. Elles ne sont pas dissociées ; elles agissent concomitamment. A la fois, nous voyons Dieu nous parler par l’Évangile, par ses témoins, par l’amour du Christ qui vient à nous – ce qu’on appelle la Révélation –, mais Dieu nous parle aussi de l’intérieur, par des petites voix qui nous incitent à désirer personnellement l’amour et le bien.
Nous vivons aujourd’hui dans un monde submergé de communications en tous genres. Nous sommes de plain-pied, plus qu’à satiété, dans l’ère de l’information continue : nous sommes rassasiés de mots au point, parfois, d’empêcher tout silence. C’est pourtant dans le silence de l’âme que nous pouvons le mieux percevoir ces petites voix intérieures qui veulent nous parler.
Nous avons tous des idées qui se bousculent dans notre tête. L’interprétation la plus simple, celle de la dialectique moderne, est de considérer que nous nous parlons à nous-même, examinant successivement plusieurs points de vue, pesant le pour et le contre. La vision religieuse des dialogues intérieurs est cependant plus complexe, qui ne dissocie pas les idées de leur intention, ni donc de leur auteur. Est-ce bien toujours moi qui me parle à moi-même dans ma tête ou d’autres voix entrent-elles en jeu ? Le propos de l’éducation est bien de transmettre un savoir, d’acquérir des connaissances portées par d’autres. La langue, la culture, le contexte éducatif conditionnent mes idées reçues. Il n’y a pas que ma voix dans ma tête : il y a aussi celles de bien d’autres qui m’ont appris bien des choses. Derrière les mots qui se bousculent en nous, il y a des esprits qui nous parlent.
Avez-vous déjà fait l’expérience de voir surgir en vous une idée qui vous désarçonne, qui vous apparaît a priori comme un corps étranger dans votre esprit, comme la suggestion d’une voix intérieure qui n’est pas la vôtre – comme un « tu » qui s’adresse à vous et qui n’est pas vous ? Les voix qui nous parlent intimement n’émanent pas toutes de nous. En nous, notre esprit dialogue avec d’autres esprits, parmi lesquels l’Esprit-Saint. Et il nous appartient de faire le tri : de déterminer, parmi toutes ces suggestions qui nous parlent, lesquelles sont bonnes et lesquelles sont mauvaises. C’est ainsi que s’élabore notre esprit : par le choix d’écouter et de suivre telle voix intérieure plutôt que telle autre.
Comment discerner ? Comment dépasser le stade de la séduction des idées qui nous fera tanguer au gré de nos désirs fluctuants ? Quel critère pour suivre l’idée bonne, la suggestion d’esprits bienveillants, et non la fausse bonne idée qui nous fera déchanter ? Précisément, il s’agit d’aller plus profondément dans la séduction et de choisir le critère de l’amour. C’est dans la contemplation amoureuse qu’on discerne les suggestions de l’Esprit-Saint. Est-ce par amour et pour l’amour que telle pensée me parle ? Alors, il convient d’incarner cette idée et de passer à l’action. Sinon, mieux vaut la rejeter et retourner au silence contemplatif. Il ne s’agit pas de s’effaroucher d’idées saugrenues ou de tentations maléfiques qui nous parleraient – le Christ lui-même a subi des tentations diaboliques – il s’agit de les faire taire.
Quand, dans l’Évangile, le Christ dit « Celui qui reçoit mes commandements et les garde, c’est celui-là qui m’aime », il ne signifie pas que l’amour de Dieu surgit de nos bonnes actions, qu’il suffirait de faire le bien pour que le Royaume de Dieu advienne mais, au contraire, que la vie morale et bonne surgit de l’amour, qu’elle émane de l’Esprit de Dieu qui nous parle. Celui qui agit bien, qui garde les commandements du Christ, est celui qui a su n’écouter que la voix de l’amour. L’amour est premier, qui est à la fois le critère de formation de notre pensée et le fruit de ce tri des esprits qui nous parlent. Il s’agit donc de faire passer nos dialogues intérieurs au crible de l’amour, purifiant ainsi notre pensée, l’exerçant à mieux encore le discerner.
« Celui qui m’aime sera aimé de mon Père ; moi aussi, je l’aimerai, et je me manifesterai à lui. » C’est l’amour du Christ, qui nous parle tant extérieurement qu’intérieurement qui nous conforme au projet d’amour du Père pour nous. On réalise ainsi, à force de tri amoureux de nos pensées, une identification personnelle au Christ dans l’Esprit, qui réalisera notre désir d’être comblés d’amour par Dieu.
— Fr. Laurent Mathelot OP
