Année A — 16ème Dimanche du Temps Ordinaire — 19 juillet 2026
Évangile selon saint Matthieu 13, 24 – 43
Écoutez l’homélie
Le jardinage de l’âme
On peut faire une lecture un tant soit peu orgueilleuse de la parabole du bon grain et de l’ivraie. On est alors la bonne plante obligée de cohabiter avec la mauvaise herbe, prié par le Christ de patienter jusqu’à la moisson, où il fera le tri. Certains ont cru comme cela expliquer la persistance du mal sur terre : Dieu attendrait que les méchants se convertissent, nous conseillant en attendant de porter notre croix, les crucifixions qu’ils nous imposent. Et c’est certainement vrai : Dieu est miséricordieux envers tous jusqu’au jugement dernier : un même soleil permet au bon grain et à l’ivraie de pousser jusqu’à la moisson. La parabole évoque bien l’entrée au royaume des Cieux. D’emblée, nous nous sommes placés du bon coté – il est certain que nous ne sommes pas de l’ivraie. Comme le Christ nous fructifions en présence du mal ; nous endurons des blessures. Il nous reconnaîtra.
Il y a une lecture plus actuelle à faire, et spirituellement plus instructive sans doute, qui voit le champ de la parabole non pas comme l’humanité mais comme notre âme, semée de bons germes et de mauvaises graines. Dans la parabole, c’est l’ennemi de Dieu qui sème l’ivraie, l’ennemi du bien, le mauvais. On retrouve ici l’interprétation de la semence en terre comme l’imprégnation des esprits, à l’instar de la foi que Jésus compare à une graine de moutarde (Matthieu 17, 20 & Luc 17, 6) ou de la parabole du semeur de la semaine passée (Matthieu 13, 1-23). Il nous arrive d’avoir bon ou mauvais esprit, nous avons effectivement l’âme ensemencée de bon grain et d’ivraie.
Nous avons plusieurs fois évoqué la mécanique des esprits, des voix qui nous parlent à l’intérieur. Personne n’est un esprit vierge, au sens où il serait uniquement déterminé par ses choix, ses décisions. Encore faut-il que ces choix soient éclairés. D’où la nécessité d’une imprégnation par le contexte. Il n’y a pas d’autonomie de la raison ; notre pensée n’est jamais dénuée d’influences. Nous avons appris ce qui est bien et ce qui est mal, certes parfois au prix d’erreurs douloureuses, mais principalement parce qu’on nous l’a transmis. Nos savoirs, notre culture, notre langue, beaucoup de nos mœurs résultent de notre éducation, à laquelle nous avons certes ajouté quelques découvertes personnelles. Il n’y a pas que nous-même qui parle dans notre tête, il y a aussi les voix de tous ceux qui nous ont instruit et nous parlent encore – en bien, à commencer par Dieu, comme en mal, par ceux qui nous ont blessés. Bien des esprits nous parlent, bons ou mauvais. Autant les joies que les souffrances de notre vie, à la mesure de leur intensité, nous parlent encore. Voilà le bon grain et l’ivraie qui croissent en notre âme.
Chaque fois que nous prenons la décision d’agir, que nous posons un choix déterminant, nous moissonnons les fruits de ces esprits qui nous ont ensemencés. Si la récolte est mauvaise, si l’ivraie a étouffé le bon grain, nous prendrons de mauvaises décisions, poserons de mauvais choix. Si la récolte est abondante, la joie nous portera. Ainsi, si Dieu miséricordieux ne moissonne qu’à la fin des temps, il nous appartient tout de même d’entretenir le champ de notre âme, d’enlever ce qui y pousse en étouffant le bonheur d’aimer. Si nous voulons goûter ici-bas les joies du royaume des Cieux, il convient de souvent moissonner notre âme et de trier la récolte.
Toujours pour évoquer le royaume des Cieux, Jésus reprend ensuite l’image de la graine de moutarde, parce qu’elle est minuscule alors qu’elle donne une plante immense. En parallèle, il évoque le levain dans la pâte qui, aussi mystérieusement, donne du volume, de l’ampleur et de la légèreté au pain. Il n’y a pas besoin de beaucoup de matière finalement, juste d’une imprégnation par l’Esprit Saint, pour atteindre des sommets spirituels.
Enfin, par leur aspect éminemment concret, ces paraboles soulignent le concret de la vie spirituelle. Il s’agit d’entretenir son âme comme on plante une graine, comme on entretient un champ, comme on moissonne. Il y a un travail concret d’entretien de l’âme par le tri des esprits qu’il nous convient de régulièrement mener si nous voulons des moissons fructueuses.
Tous les discours du Christ qui évoquent le royaume des Cieux, la plénitude finale et le bonheur éternel trouveront leur interprétation véritable au-delà de notre mort. Mais toujours, il s’agit d’appliquer leur logique à notre vie spirituelle quotidienne, considérant que le Christ assène que le royaume de Dieu s’est rendu tout proche de nous (Matthieu 4, 17 ; Marc 1, 14-15 ; Matthieu 10,7).
Derrière chaque évènement de notre existence où nous avons décelé une intention – bonne ou mauvaise – il y a un esprit – bon ou mauvais – qui a porté cette intention. Il peut autant s’agir des marques d’amour que nous avons reçues, que des blessures qui nous ont été infligées. Ces esprits nous imprègnent, se nourrissent des éléments de notre âme, croissent et fructifient en nous. Nous n’avons pas beaucoup d’autonomie dans l’ensemencement de notre âme, d’autres sèment leur esprit en nous, ceux qui nous aiment comme ceux qui nous veulent du mal. Nous avons la pleine autonomie cependant pour faire le tri, laisser fructifier ce qui est bon, arracher ce qui nous ronge ou nous étouffe. Dieu nous aide dans cet effort de moisson.
Alors nous vivrons une belle croissance spirituelle, une dilatation de nous-même, une plénitude de l’Esprit, un avant-goût du Ciel.
— Fr. Laurent Mathelot OP
