Année A — Dimanche des Rameaux et de la Passion du Seigneur — 29 mars 2026
Évangile selon saint Matthieu 12, 1-11
Écoutez l’homélie
Le Dieu utile
Si on réfléchit à la structure de la liturgie qui célèbre les Rameaux, où on passe de l’acclamation triomphale de Jésus à la passion : elle apparaît un peu comme une douche froide. En effet, les deux passages d’Évangile que nous venons de lire nous ont fait parcourir un chemin qui va de l’acclamation du Christ à son rejet, de « Hosanna au fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! » à « Crucifie-le ! Crucifie-le ! » éructé à Pilate. Ce que nous présentent les lectures de ce dimanche des Rameaux et de la Passion du Seigneur, c’est un tragique retournement des foules, exaltées dans l’accueil, farouches dans le rejet.
Que s’est-il donc passé ? Et comment interpréter spirituellement ce passage ?
Vous le savez, depuis la prise de Jérusalem par Pompée en -63, la Judée est sous la férule de Rome. Cette occupation brutale est marquée par une tension extrême, qui culminera avec la Grande Révolte (66-73 apr. J.-C.), la destruction du Second Temple en 70 par Titus, et la répression brutale de la révolte de Bar Kokhba (132-135 apr. J.-C.), entraînant la dévastation de la région et la dispersion des Juifs. Du point de vue de Rome, le peuple hébreux est insoumis, révolté et ingouvernable. Ainsi le moindre mouvement de foule est-il brutalement réprimé, la peur étant celle d’un soulèvement de la population, qui effectivement aura lieu. A cet égard, les périodes de célébrations religieuses, comme ici la Pâque, alors que les pèlerins affluent par milliers vers Jérusalem, sont des rassemblements redoutés. L’occupant ne s’y est d’ailleurs pas trompé qui a construit une imposante forteresse, l’Antonia, surplombant le Temple. La peur d’un soulèvement est telle que Pilate, le procurateur romain, fait le déplacement de la côte où il réside habituellement à Jérusalem pour encadrer les troupes.
Face à un occupant fébrile, l’entrée triomphale de Jésus a tout pour inquiéter. Et Rome ne manquera pas d’appliquer à Jésus le sort qu’elle réserve à tous les trublions, tous les meneurs de foules qui se lèvent : les tuer brutalement pour décourager leurs disciples. On voit un schéma qui se dessine et qui est le propos spirituel des lectures d’aujourd’hui : quand la peur tue la foi, l’espérance d’un salut. C’est la peur du joug romain, alors que Jésus a été arrêté, qui fait se retourner les foules contre celui qu’elles ont acclamé comme Christ.
Réfléchissons à ces situations de la vie où une espérance particulièrement investie s’effondre. On pourrait penser au cas d’un couple qui se déchire après s’être éperdument aimés, quand les blessures l’emportent sur l’amour, à mesure d’ailleurs de cet amour. Mais ici le Christ n’a blessé personne, sinon l’ego des marchands du Temple. C’est un élément extérieur – la menace romaine – qui retourne l’opinion des foules contre lui. On serait sans doute plus proches à imaginer une situation où un mal frappe aveuglément alors qu’on a tant espéré, la guérison d’un être cher qu’on n’a pas obtenue, la vie d’un proche qu’on a perdue. Là, il se pourrait que s’opère un retournement, une révolte contre Dieu : à quoi bon espérer, prier si Dieu n’exauce pas ? Comment blâmer ceux qui s’éloignent de Dieu suite à une tragédie personnelle ?
C’est l’incapacité de Dieu qui retourne les foules contre lui. Il a été arrêté et il ne se sauve pas lui-même. En quoi pourrait-t-il encore nous sauver ? Au contraire, ne risquons-nous pas de sombrer avec lui ? Le Jésus qui performait des miracles est acclamé à son entrée à Jérusalem ; le Jésus entravé par Pilate affronte un mépris violent, à mesure d’ailleurs de l’espérance qu’il a inspirée. Dieu rendu impuissant suscite le rejet. Et c’est au fond la position athée qui rejette l’hypothèse d’un Dieu bon tant qu’il y a de la souffrance. Face à la maladie d’un proche, à la perte d’un être aimé, où donc est la puissance de Dieu, s’il nous écoute ? Ainsi Dieu, dès qu’il apparaît dramatiquement incapable et donc inutile, est-il voué à la mort. Ce qui avait emporté les foules à acclamer le Christ, c’est l’utilité qu’elles avaient perçue de ses miracles. Ce qui suscite son rejet, c’est l’inutilité dont il témoigne, une fois arrêté.
C’est l’utilitarisme affectant nos relations personnelles qui nous fait passer de l’enthousiasme au mépris, parfois violemment. Que ce soit entre nous ou avec Dieu, si l’amour que je porte est tributaire des signes d’amour que je reçois, si mes relations affectives sont de l’ordre du donnant-donnant, alors arrivera un moment, quand je n’aurai plus l’impression de recevoir de signes ou que les signes seront contraires, où tout s’effondrera. Le doute, la solitude de l’âme puis la peur s’installeront, tuant la foi et l’espérance que ces relations portaient.
Alors que nous montons vers Pâques et méditerons sur l’impuissance ultime du Christ en croix, creuset de son triomphe, voici l’heure du détachement, celui de s’affranchir de l’utilitarisme dans nos relations. En quoi mon enthousiasme pour Dieu est-il attaché à son utilité, aux soifs d’amour qu’il pourra assouvir, à la protection qu’il pourra me donner ? Mon amour pour Dieu, et pour les autres, dépend-il du bien qu’ils m’apportent, de la satisfaction que j’ai à les fréquenter ? Et si je perds ce sentiment d’utilité de la relation, mon amour s’éteint-il ?
A partir de ce moment, alors qu’aimer Jésus n’apporte visiblement plus rien d’utile et même comporte un risque, ne restent plus que les intimes, ceux qui portent au Christ un amour totalement désintéressé, qui l’aiment pour lui-même, fut-il méprisable aux yeux de tous.
C’est alors que l’amour confine à l’inutile et même semble une cause perdue qu’il est le plus authentique. « En effet, si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? Les païens eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? » (Mt 5, 46-47). La distinction que le Christ nous invite ici à opérer est entre l’amour et le sentiment d’amour. L’amour touche au divin quand il s’entend au-delà des sentiments, et même dans les sentiments blessés. Alors nous savons qu’il est désintéressé. Aimer Dieu dans le malheur, aimer autrui malgré qu’il nous blesse assure que nous avons une foi en l’amour qui résiste aux aléas du monde. Et ainsi une espérance à toute épreuve.
M’est-il possible d’aimer quelqu’un dont j’ai le sentiment qu’il ne m’apporte rien ? Répondre oui à cette question, c’est se savoir capable d’aimer Dieu, les autres et la vie pour eux-mêmes.
— Fr. Laurent Mathelot OP
