Année A — 4ème dimanche du Carême — 15 mars 2026
Évangile selon saint Jean 9, 1-41
Écoutez l’homélie
Génétique spirituelle
Longtemps, et peut-être aujourd’hui encore, l’Église a considéré que le péché était sexuellement transmissible, jetant indûment un voile de culpabilité sur l’acte de donner amoureusement la vie. La Genèse nous explique son origine et, depuis Adam, le péché se transmet de génération en génération. Ainsi héritons-nous la faute originelle dans la plus pure innocence. Avant de questionner ce principe de la « faute des pères qui retombe sur les fils », renversons la logique culpabilisante.
Que nous héritions le péché originel – ce que la doctrine de l’Église affirme – devrait justement nous délivrer d’une certaine culpabilité : nous ne sommes pas responsables de tous les maux qui nous affectent. Bien souvent, nous en héritons. Nous ne sommes responsables que de l’amplification que nous donnons à la souffrance. Dire qu’un enfant hérite le péché originel, c’est d’abord affirmer son innocence personnelle. Toute âme est originellement pure, mais sa venue au monde la confronte d’emblée au mal. En ce sens, nous sommes tous des innocents blessés. Ainsi, nous comprenons que le récit du péché originel, avant d’être celui de la culpabilisation de l’humanité, est celui qui proclame la primauté de l’innocence sur la faute. On comprend mieux ainsi le regard de Dieu.
Tout de même ! Quelle justice y a-t-il à proclamer, à plusieurs reprises dans la Bible : « Moi, l’Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux, qui punis la faute des pères sur les fils jusqu’à la troisième et la quatrième génération » (Ex 20, 5 ; Ex 34, 7 ; Nb 14,18 ; Dt 5, 9) ? Où est ici l’amour juste, le souci premier de l’innocent ? Remarquons d’abord que ce verset n’est pas en soi une accusation mais un avertissement, précisément adressé aux pères : vos défauts d’amour, vos fautes auront des conséquences sur les générations futures. Ainsi voit-on la mécanique de la violence intrafamiliale crûment exposée : les enfants mal-aimés risquant, à leur tour, d’être des parents mal-aimants. Ce n’est pas génétiquement que nous héritons les maux ; c’est spirituellement, affectivement, de notre entourage.
Tous nous avons une conscience personnelle, fondée sur les valeurs que nous acceptons ou rejetons. Et, en cela, nous avons une autonomie de jugement et, donc, une responsabilité. Mais les familles, les sociétés, les peuples et les nations ont-elles aussi leurs valeurs, leur culture, leurs blessures, qu’elles nous imposent, parfois avec force et même sans consentement. Beaucoup de nos modes affectifs ou comportementaux – beaucoup de nos troubles aussi – sont hérités, que nous les acceptions ou rejetions.
Dans ce contexte, on comprend l’interrogation des disciples face à l’aveugle-né : « Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? » Dans une culture qui considère le handicap non seulement comme un défaut mais comme une punition divine, confrontés comme nous à l’incompréhensible de la souffrance infantile, il faut forcément un coupable.
Jésus dément ce raisonnement : « Ni lui, ni ses parents n’ont péché. Mais c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui ». Ainsi, à coté de notre péché propre et de la souffrance héritée de notre environnement blessé, y a-t-il des maux non « génétiques », qui ne résultent pas de blessures humaines transmises. On retrouve ici la nécessité du Diable et des démons qui nous parlent, d’un esprit du monde qui nous atteint indépendamment de tout contact humain. Il y a aussi, en nous, un combat du bien et du mal qui nous dépasse infiniment.
Le péché nous rend aveugles et c’est le propos de l’Évangile de ce dimanche. Nous sommes aveuglés par les esprits mauvais qui nous affectent, nous étourdissent et parfois nous perdent. Certains de ces esprits – familiaux, sociétaux – sont hérités, d’autres s’attaquent à l’innocence-même, au projet originel de Dieu pour nous. De tous ces maux, la parole de Dieu nous délivre. C’est le sens du geste du Christ qui mêle sa salive à la terre dont est issu Adam. Le verbe de Dieu nous libère des emprises mondaines, que ce soient les chaînes que nous nous donnons, les emprises familiales, culturelles ou sociétales que nous subissons ou la violence aveugle du monde qui nous atteint.
Nous ne sommes pas coupables de tous les malheurs qui nous arrivent, nous ne sommes même pas coupables des fautes héritées, nous ne portons de responsabilité que sur la manière dont nous répercutons les maux qui nous assaillent.
Il est humainement naturel de vouloir rejeter le mal qui nous frappe ; il est profondément humain de vouloir éviter la souffrance. Le Christ lui-même a demandé au Père d’éloigner la coupe du malheur (Mt 26,39-42 ; Mc 14, 36 ; Lc 22, 42) et, immanquablement, nous le ferons. C’est même spirituellement sain.
La question est de savoir comment nous le ferons. Allons-nous répercuter nos souffrances sur nous-même, sur le monde ou sur Dieu ? Généralement, nous faisons les trois : nous nous sentons coupables de souffrir, désireux de nous venger, allant parfois jusqu’à remettre en cause l’amour que Dieu nous porte. C’est l’attitude des pharisiens qui accusent tour à tour l’aveugle, ses parents et Jésus.
Le Christ propose une quatrième voie, celle de lui laisser porter cette souffrance pour nous, de nous laisser guérir et de ressusciter avec lui. C’est la voie de la sagesse, de l’innocence retrouvée dont témoigne l’aveugle guéri, qui dame spirituellement le pion aux théologiens qui l’interrogent. Le Christ souligne : « Je suis venu en ce monde pour rendre un jugement : que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles ».
L’aveugle-né est innocent. Ce qui est coupable aux yeux du Christ, c’est de voir le mal et, au lieu de se laisser toucher par Dieu, de le répercuter … parfois de génération en génération. « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : ‘Nous voyons !’, votre péché demeure. »
De la boue du monde, Dieu fait des merveilles en y mêlant sa parole. Il crée Adam et le guérit de ses aveuglements. Ainsi personne, que la violence spirituelle, familiale ou sociétale n’atteint n’est-il coupable des maux qui l’affligent sauf à vouloir s’en venger.
Les blessures générationnelles sont parmi les plus difficiles à résoudre. Souvent, elles nous aveuglent, faisant partie d’un contexte hérité dont nous sommes innocents. Mais, par ailleurs, bien que nous voyons la souffrance qu’elles nous causent, il nous arrive de leur donner de l’ampleur, de les répercuter, entretenant ainsi le cycle de la violence en connaissance de cause.
Pour briser ce cercle de la violence subie que, de génération en génération, notre humanité répercute, il faut qu’arrivent des personnes qui se laissent aveuglément guérir par Dieu. Prions que ce soit nous.
— Fr. Laurent Mathelot OP
