Face aux démons

La semaine passée, l’Évangile nous a présenté un Jésus aux jugements tranchants : « Si ton œil droit entraîne ta chute, arrache-le. Si ta main droite entraîne ta chute, coupe-la » (Mt 5, 29-30). Si nous avions rapidement compris qu’il ne s’agissait pas d’une invitation à se mutiler, nous avions aussi relevé la radicalité de son jugement moral. Face à un choix, il s’agit avant tout d’opérer un discernement radical : « Que votre parole soit ‘oui’, si c’est ‘oui’, ‘non’, si c’est ‘non’. Ce qui est en plus vient du Mauvais. » Lorsqu’il s’agit d’accepter une idée et de discerner un passage à l’acte, qu’il s’agisse de dire ou de faire, le Christ nous invite autant à la radicalité du jugement moral qu’à la radicalité de l’amour.

Aujourd’hui, l’Évangile des tentations du Christ va précisément nous permettre de comprendre ce verset : « Que votre parole soit ‘oui’, si c’est ‘oui’, ‘non’, si c’est ‘non’. Ce qui est en plus vient du Mauvais. » Penchons-nous, si vous le voulez bien, sur le combat des esprits et la résistance aux tentations.

Comme toujours, pour mieux comprendre le texte, il convient de se plonger dans son contexte culturel. Vous le savez, les Évangiles sont écrits pour convaincre ; ils ont un propos prosélyte ; et s’adressent de prime abord aux Juifs à l’entour les disciples. De là, les nombreuses querelles qu’ils rapportent. Or la culture juive, à l’inverse de la pensée grecque dont nous héritons, n’apprécie pas les concepts abstraits, qu’elle a tendance à dépeindre avec des images particulièrement concrètes. Ainsi la foi est-elle grosse comme une graine de moutarde, le paradis est-il comme un jardin luxuriant, et la rencontre avec Dieu un banquet de noces.

L’Évangile des tentations du Christ nous présente ainsi une rencontre physique entre Jésus et le Diable. Le texte parle du tentateur qui s’approche, qui place Jésus au sommet du Temple et l’emmène encore sur une très haute montagne. On a l’impression d’un périple à deux. Or le Diable est un pur esprit. Les anges sont des créatures purement spirituelles, incorporelles, invisibles et immortelles, dit le catéchisme (CEC 328-330), qui précise que le Diable et les démons sont des anges déchus (CEC 391-395 ; 414). Maintenant, si l’on ôte le filtre de la rhétorique juive qui présente les réalités spirituelles comme des réalités concrètes, on comprend que le texte nous décrit un dialogue spirituel entre l’Esprit-Saint et le démon, un dialogue de voix intérieures, en la personne du Christ.

Notre religion proclame la réalité des esprits, de l’Esprit-Saint, des anges, du Diable et des démons. C’est un discours un peu oublié depuis l’avènement de la psychologie qui vise à rationaliser les réalités psychiques. Les discours sur les anges et les démons n’ont plus beaucoup cours dans l’Église aujourd’hui, qui apparaissent d’un autre temps, moyenâgeux. Que celui, ici, qui n’a jamais été le jeu d’esprits mauvais lève le doigt ! La psychologie s’intéresse aux états d’esprit, tandis que la spiritualité s’adresse aux esprits eux-mêmes. Nous croyons que les esprits existent, sinon nous ne pouvons plus considérer l’Esprit-Saint en tant que personne. Ainsi, nous croyons que les anges, les démons et le Diable existent tout autant. Il y a effectivement des esprits qui nous suggèrent des pensées. Certains sont bons ; certains sont mauvais. Et tout ce petit monde dialogue en nous, avec nous.

Le mot ‘Diable’ vient du verbe grec ‘διαβάλλειν’ (diabállein) qui signifie ‘jeter de part et d’autre’, ‘diviser’, désignant ainsi l’entité qui sème le doute sur la parole de Dieu et, de là, la discorde. Tandis que le terme ‘Satan’ est issu de l’hébreu ‘שָׂטָן’ (śāṭān) signifiant ‘adversaire’, ‘ennemi’ ou ‘accusateur’. Il est le tentateur, le diviseur, celui qui nous fait douter des suggestions divines. Il est avant tout une petite voix qui nous parle à l’intérieur de la tête. Non seulement une voix qui nous suggère de mauvaises idées, mais qui nous fait aussi douter des bonnes.

Cette vision des idées qui se bousculent dans notre tête comme des entités extérieures qui nous parlent a l’avantage majeur de nous déculpabiliser des tentations qui nous assaillent : le Christ, lui qui est sans péché, a subi la tentation. Personne n’est fautif d’avoir des idées tordues qui lui traversent l’esprit. Jésus a été tenté par la convoitise de la chair – changer les pierres en pain –, l’orgueil – mettre son Père à l’épreuve – et le désir de domination et de gloire. On retrouve en creux les trois conseils évangéliques, les trois vœux religieux : chasteté, obéissance et pauvreté, lesquels prémunissent des trois grandes tentations mondaines : prédation, pouvoir et argent.

L’Évangile d’aujourd’hui nous présente surtout une méthode pour résister à la tentation. Vous remarquerez que le Christ, contrairement à Adam et Eve dans le récit de la Genèse (3, 1-7), n’entre jamais en dialogue avec le Diable, qu’il ne raisonne aucun de ses arguments. Au contraire, à chaque fois, il lui oppose, de manière catégorique, une citation biblique évoquant un commandement de Dieu. On retrouve l’intuition de la semaine passée du jugement moral tranché. Premier principe à retenir : on n’entre pas en dialogue avec les démons qui nous parlent, a fortiori le Diable. A ce jeu, il est le plus fort. En matière d’éthique, le Christ ne discute pas, il affirme. « Que votre parole soit ‘oui’, si c’est ‘oui’, ‘non’, si c’est ‘non’. Ce qui est en plus vient du Mauvais. »

L’Écriture, aujourd’hui, nous présente un exorcisme au sens littéral, c’est à dire l’action d’abjurer le Diable. L’exorcisme est avant tout un acte de parole, qui oppose la parole de Dieu à celle des démons qui nous tentent. Ça n’a rien de mystérieux. Et, si les manuels d’exorcisme ne sont pas accessibles à tous pour éviter les abus, ils ne mentionnent que de paroles bibliques. Ainsi, nous découvrons un deuxième principe de la lutte contre les tentations : faire sortir les mauvais esprits de soi, les exorciser par une parole évangélique. D’où la nécessité de verbaliser la Justice, que nous avions évoquée la semaine passée. Ainsi, il s’agit non seulement de confesser nos valeurs, mais aussi confesser nos fautes. Dans le sacrement de la réconciliation, la verbalisation des péchés est le véritable exutoire, comme un exorcisme verbal de ce qui nous atteint et que nous voulons rejeter. N’hésitons pas à faire sortir de nous, par des paroles solennelles, ce qui nous trouble. C’est le moyen de la guérison spirituelle.

Alors tirons, si vous le voulez bien, quelques conclusions. Premièrement, la tentation n’est pas un péché, elle est l’œuvre d’esprits mauvais qui nous assaillent. C’est succomber à la tentation qui est peccamineux, assujettir notre esprit aux démons qui nous parlent. Ainsi, personne n’est-il jamais en soi diabolique, ni totalement perdu. Et il s’agit d’être très prudent avant de parler de possession. Tout le monde, même le Christ, a des esprits mauvais qui lui parlent. Deuxièmement, on n’entre jamais en dialogue avec ces esprits mauvais, ils parviendront à nous tromper. On leur oppose la prière et la parole de Dieu. Enfin, il s’agit de verbaliser toute injustice, celles des autres comme celles que nous commettons. Et ainsi, de les exorciser.

Expulser tout esprit mauvais qui nous parle, c’est retrouver un cœur pur et un esprit limpide. Et, ainsi, plus lumineusement aimer.

— Fr. Laurent Mathelot OP