Année A — L’Épiphanie du Seigneur — 4 janvier 2026
Évangile selon saint Matthieu 2, 1-12
Si vous êtes férus de grec, vous savez qu’Épiphanie signifie « apparaître au-dessus », « sur-briller ». L’Épiphanie, c’est la manifestation de Dieu au monde, le Christ qui devient reconnaissable.
Il est intéressant de remarquer que Catholiques et Orthodoxes ne célèbrent pas Dieu qui se rend manifestement visible avec les mêmes textes. L’Épiphanie, chez nous, est illustrée par l’arrivée des rois mages – les sagesses orientales qui viennent déposer leurs trésors aux pieds de l’Enfant-Dieu. Tandis que les Orthodoxes ont choisi le baptême du Seigneur – Jésus apparaissant manifestement comme le Christ, quand la voix du Père proclame des cieux : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie » (Mt 3, 17). On a ainsi deux visions du moment où l’incarnation de Dieu se révèle au monde : quand la sagesse s’incline devant le mystère de sa naissance et quand Dieu nous l’indique directement. Explorons ces deux voies qui nous intéressent parce que, nous aussi, nous cherchons à discerner l’incarnation de Dieu dans notre vie.
Les récits de la naissance de Jésus sont très imagés, très construits, qui reflètent la manière antique de raconter l’histoire, ne se gênant pas d’enjoliver les faits pour en souligner le sens. Ainsi n’a-t-on trouvé aucune trace d’un phénomène cosmique brillant – d’une étoile ou d’une comète – qu’auraient suivi les mages. Nous l’avions déjà relevé à Noël : nul n’a évidemment pris note de la naissance de Jésus. Et les récits évangéliques (Mt 1-2 ; Lc 1-2) ont été écrits quelque 80 à 90 années après les faits qu’ils rapportent, dans un but théologique : faire comprendre que Jésus est le Messie, que sa naissance est forcément extraordinaire.
Au-delà de ce qui s’est réellement passé lors de la naissance de Jésus et que la symbolique des textes estompe, les mages venus d’Orient, que la tradition a faits rois, symbolisent donc les sagesses qui viennent déposer leurs trésors devant le mystère de l’incarnation de Dieu. Ses trésors sont eux-mêmes porteurs de signification : l’or pour la royauté du Christ, l’encens pour sa divinité et la myrrhe pour évoquer sa mort. Le sens est de dire que toutes les richesses, toutes les sagesses s’inclinent devant le surgissement de la vie divine au monde.
S’agit-il de dire que nous devons renoncer à comprendre le mystère de l’incarnation ? S’agit-il d’abdiquer notre intelligence face à l’immensité de Dieu, face à l’extraordinaire de sa manifestation ? Au fond, pourrons-nous jamais comprendre ce qui s’est joué dans le sein de Marie ? N’en sommes-nous pas réduits à accepter le miracle et à le traduire comme dogme ? Ainsi, ne sommes-nous pas une communauté qui anone les faits incompréhensibles que nous rapportent les Évangiles sans jamais véritablement les comprendre ? Quelle preuve convaincante avons-nous que Dieu s’est véritablement manifesté parmi nous ? Qu’il se manifeste encore aujourd’hui ? Finalement, quelle foi accorder aux miracles ?
L’optique orthodoxe sur l’Épiphanie est plus adulte, qui célèbre l’adoption filiale par le Père, manifestée au baptême de Jésus, au début de son ministère public. Il ne s’agit plus ici de nous incliner devant le mystère de la naissance de Dieu mais d’accepter l’autorité du Père, qui le révèle.
Dans les deux cas, ce n’est pas par notre propre sagesse, notre propre intelligence, que nous acquerrons la certitude de l’incarnation de Dieu, de sa présence dans nos vies. Il semble plutôt qu’en toute circonstance, il s’agisse de se taire et d’écouter. A cet égard, Maître Eckhart OP (1260-1328) enseignait qu’il fallait aller jusqu’à « oublier Dieu » – en fait, oublier les idées préconçues que nous avons sur Dieu – pour le trouver véritablement. Pourtant, Thomas d’Aquin OP (1225-1274) affirme que la sagesse mène à Dieu. Alors que penser ?
Nous n’avons pas de thermomètre pour mesurer l’amour. Il n’y a pas de critère scientifique pour définir le beau, le parfait, le divin. L’essentiel ne se mesure pas. L’infini non plus. La preuve de l’existence de Dieu, la preuve de sa manifestation parmi les hommes, la preuve que les miracles sont miracles n’existent pas. Le mystère restera mystère quelle que soit l’intelligence que nous mettions en œuvre pour le comprendre. Ce n’est pas l’homme qui définit Dieu ; c’est Dieu qui définit l’homme.
Pour autant, cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à comprendre. Le fait que le mystère divin nous échappera toujours n’est pas une invitation à abdiquer notre intelligence mais bien celle à toujours progresser dans sa compréhension, comme deux êtres qui s’aiment n’épuiseront jamais le mystère de leur amour. Nous le savons, il n’y a que dans le face à face personnel avec Dieu que tout s’éclairera, que c’est lui finalement qui se révélera à nous. Le mystère est ainsi le moteur de notre intelligence et non son étouffoir. Nous ne devons pas renoncer à chercher à comprendre l’incompréhensible, la rencontre avec Dieu est à ce prix.
Le mystère de l’incarnation de Dieu, comme celui de l’amour parfait, nous échappera toujours. Mais c’est aussi ce qui fait que Dieu, comme l’amour, sera toujours une découverte. N’est-ce pas cette quête de l’amour divin qui dynamise notre vie ?
Joyeuse Épiphanie à tous.
— Fr. Laurent Mathelot OP
