Dieu, les autres et moi

Beaucoup confondent l’amour de Dieu et du prochain. L’Évangile d’aujourd’hui est là pour les démentir. On retrouve cette confusion notamment dans la bouche de ceux affirmant que c’est essentiellement dans l’amour des autres qu’ils trouvent Dieu. Ce n’est pas suffisant et c’est un point de vue qui, à terme, peut éloigner de la foi. En effet, comment comprendre dès lors que les athées, vivant eux-mêmes intensément l’amour humain, ne plongent pas directement dans les bras de Dieu, si là, pleinement, on le trouve ?

Certes le Christ affirme, dans l’Évangile, que le commandement de l’amour du prochain et celui de l’Amour de Dieu sont semblables, mais ils ne sont QUE semblables. Jésus pose ici une hiérarchie des commandements tout en les rendant indissociables. D’abord l’Amour de Dieu, ensuite, l’amour du prochain, qui, de fait, lui est inéluctablement semblable. On retrouve ici, en filigrane, le commandement du Christ de ne pas préférer ses proches à Dieu – « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi » (Matthieu 10, 37) – et celui d’« obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Actes 5, 29). En d’autres mots : c’est Dieu qui définit l’Amour, pas nous entre nous. Et l’écriture garde la marque de cette différence, qui met une majuscule à l’Amour quand il s’agit de Dieu.

On s’égare à espérer trouver Dieu lui-même dans l’amour du prochain. Car l’amour humain n’est jamais parfaitement limpide. Certes, il nous arrive de toucher entre nous à l’Amour divin, mais nous peinons à nous y maintenir. On retrouve la distinction ‘semblable’ mais pas ‘identique’. Ce qui entache l’amour entre nous, qui voit parfois notre cœur s’assombrir, ce sont les ténèbres de notre âme, qui finissent toujours par resurgir alors que nous ne désirons qu’aimer. « Je ne fais pas le bien que je veux et je fais le mal que je ne veux pas » dira saint Paul aux Romains (7, 19). Et les couples savent que les lunes de miel ne durent qu’un temps et qu’au-delà, il faudra trouver une profondeur plus stable.

Les religieux le savent aussi. L’Amour de Dieu qui les emporte est hélas tributaire d’une vision claire de la vie. Que viennent nous mordre les crucifixions du passé, ou d’autres actuelles, et c’est la perspective d’un amour parfait qui s’obscurcit. Le triste constat de Paul s’applique aussi dans notre relation à Dieu : je n’aime pas Dieu comme je le voudrais, parce que le mal m’affecte et m’assombrit. On retrouve ici l’inéluctable emprise du péché sur l’humanité, très poétiquement présentée dans le Livre de la Genèse (3, 8) : Adam, ayant goûté au fruit de la connaissance du mal, se dissimule au regard de Dieu. Ce faisant, il perd ce regard pour lui-même. Mère Teresa, après une vie affrontée à la mort la plus miséreuse, confessa à saint Jean-Paul II avoir totalement perdu le goût de Dieu, vivre une nuit de l’âme, souffrir d’acédie. Hélas, les maux du monde affectent fortement notre capacité de voir Dieu. Le moindre trouble affectif trouble son image. Et s’ouvre alors le champ du doute, des autres, de Dieu et de soi.

Le danger est alors de s’en contenter voire s’y résoudre. Face à un monde de tous temps déchiré par les peurs, les haines et les conflits qui, désormais, semble foncer vers l’abîme, la tentation est grande de se refermer sur soi et s’isoler dans une vision désenchantée de la vie, s’attachant, pour ne pas sombrer, à des illusions futiles, voire des idoles, à commencer par l’idolâtrie de soi, confondant amour de Dieu et amour propre. A l’inverse, comme Paul le souligne des Thessaloniciens, c’est l’abandon des fausses réassurances – de nos idoles –, la conversion de notre cœur, sa réouverture à un Amour plus grand que ce qu’il perçoit, qui nous fait désirer « servir le Dieu vivant et véritable ». A défaut, nous nous enfermerons dans une spiritualité doloriste et déprimée, qui consistera à vouloir prendre son mal en patience. Le Christ, pourtant, n’est pas muet sur la croix, qui proclame encore l’Amour de Dieu.

Frères et sœurs, face à notre monde si troublé, pour ne pas nous enfermer dans le fatalisme et, ultimement la peur, finalement pour ne pas sombrer ici-bas dans le désespoir, il convient d’accepter l’inéluctable dissimilitude entre l’Amour de Dieu et l’amour proprement humain, toujours troublé d’ombres. Entre nous, en matière d’amour, nous ne sommes jamais à la hauteur des espérances divines que pourtant nous portons. Mais, comme le Christ le fait d’emblée, nous devons tout autant maintenir la similitude de ces deux amours – humain et divin –, sinon nous désespérons. Perdre le lien entre une humanité défaillante et la perspective incarnée de l’Amour divin, c’est perdre le Christ. Mais réduire l’Amour de Dieu à l’amour entre nous, c’est l’avoir perdu tout autant.

Frères et sœurs, c’est l’Amour de Dieu le jalon de tout amour. Il s’agit de ne jamais le perdre. Sinon, comme Mère Teresa, nous sombrerons dans la nuit de l’âme que nous imposent les désespoirs du monde. Seule reste alors la fidélité de la foi. C’est de la relation personnelle avec Dieu, soutenue et transformante, que nous héritons une espérance pour le monde, qui nous transforme et convertit notre regard sur autrui.

Ce dimanche, le Christ affirme la nécessaire primauté de l’Amour de Dieu, de là découle l’amour qui jamais ne désespère d’autrui, ni de soi.

Frères et sœurs, il convient d’être amoureux de Dieu. Alors tout change. Le regard que l’on pose sur lui, sur les autres et sur soi. En un mot, le regard sur la vie.

— Fr. Laurent Mathelot OP