Avoir Dieu dans la peau

Il est probable que la vie de vos enfants, celle de votre conjoint compte plus à vos yeux que votre propre vie, que vous soyez littéralement prêts à vous sacrifier pour les élus de votre cœur. Est-ce aussi le cas de Dieu ? Sommes-nous prêts à courir dans les flammes pour ne pas perdre Dieu, comme nous le ferions pour nos enfants ? Il n’est pas ici d’abord question de martyre, mais d’intensité amoureuse : c’est parce que nous brûlons d’un amour plus grand que les flammes qui menacent que nous acceptons d’y plonger. De quelle intensité brûlons-nous d’amour pour Dieu ? A la mesure des sacrifices que nous sommes prêts à consentir pour lui. « Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi. »

Le commandement de préférer Dieu à tous ceux que nous aimons peut sembler terriblement exigeant, quasiment irréalisable : Dieu personne ne l’a jamais vu tandis que nos enfants nous les chérissons, les prenons dans nos bras, les embrassons. Comment plus aimer le Dieu invisible que la tendresse concrète ?

Pourtant ceux que nous aimons sont hélas aussi parfois ceux qui nous blessent le plus cruellement. Mes proches ne sont pas sans reproches. Ceux que mon cœur aime ne sont pas parfaits. L’amour que j’ai pour eux n’est, lui non plus, pas parfait. Et peut-être qu’à cet égard, je me fais également des reproches. Comment expliquer que tout-de-même, nous irions les rechercher dans les flammes ? Sinon parce qu’il y a un amour plus grand, à proprement parler sans mesure, qui transcende les blessures mutuelles qu’il nous arrive de nous infliger. Souvent, l’amour dont nous nous témoignons entre humains n’est qu’une pâle copie de l’amour divin, un amour que les ténèbres de chacun obscurcissent. Et pourtant, dans les circonstances essentielles de la vie, heureuses ou tragiques, il surgit presque à l’état pur, suscitant en nous des élans inouïs que nous ne soupçonnions pas. Avec ceux que j’aime, je vis une relation toujours ambiguë : en surface, un amour quotidien parsemé de tiédeurs et de tensions et, en profondeur, un amour personnel si intense qu’il touche au divin. Entre les deux, la ténèbre qui m’obscurcit. Ainsi, toutes nos relations humaines sont-elles si souvent voilées, empêchant la pureté de notre cœur de surgir spontanément.

L’idée souvent invoquée par ceux qui peinent à la prière – Moi, Dieu, c’est dans les autres que je le trouve ! – n’est ainsi pas tout à fait juste. Certes, au fond de chacun, brille l’étincelle divine. Mais tous, nous l’obscurcissons de nos troubles. Tous nous sommes une merveille divine, mais nous sommes tous également pécheurs. Rayonné-je constamment de la pureté d’amour qui m’anime ? Non. Les autres non plus. Seul le Christ incarne cet état. L’économie d’une relation personnelle – intime et charnelle – avec lui est un aveuglement du cœur sur Dieu.

Ainsi, s’agit-il d’aimer le Christ avant tout. Non pas par mépris de ceux que nous aimons, mais par nécessité, parce que l’amour entre nous est toujours troublé. Non par mépris, mais justement pour mieux les aimer. Seule une relation amoureuse avec Dieu nous permettra de toucher à cet amour pur qui précisément dissipera nos ténèbres. Pour mieux aimer nos proches, pour dissiper nos obscurités intérieures, nous nécessitons de connaître un amour parfait, qui nous purifie. Seul l’amour du Christ, à mesure que nous l’incarnerons, fera surgir, dans notre quotidien, l’étincelle divine qui profondément nous anime.

On comprend, dès lors, qu’il ne s’agit pas d’aimer le Christ comme un autre, simplement comme une altérité. Il ne s’agit pas seulement d’aimer Jésus pour le personnage qu’il incarne, le bien qu’il a fait il y a deux mille ans et qui toujours nous parle. Au contraire, il s’agit essentiellement de le trouver à l’intérieur de soi, précisément plus intérieur que l’amour que nous éprouvons pour nos proches. Ce n’est pas le corps de Jésus que nous adorons, mais le corps du Christ, le corps humain transcendé par le divin. C’est à travers nous, à travers notre chair, que nous pouvons le mieux faire cette expérience du Christ, vivre cette « christification » de l’humain, cette onction de l’Esprit Saint, que nous appelons transfiguration. Au fur et à mesure, d’ailleurs, que cet amour du Christ dissipera nos ténèbres.

Il s’agit donc d’aimer le Christ plus que soi, à travers soi. Il s’agit de l’avoir dans la peau et que son amour rayonne ! Il s’agit de faire de Dieu le premier des élus de notre cœur – intimement, charnellement.

Alors nous verrons se dissiper nos ténèbres, alors nous vivrons une dilatation de notre cœur. Et nous aimerons ainsi nos proches comme Dieu les aime, d’un amour divin, qui est celui que nous désirons tous.

— Fr. Laurent Mathelot OP