Année A — 11ème Dimanche du Temps Ordinaire — 7 juin 2026
Évangile selon saint Matthieu 9, 36 – 10, 8
Écoutez l’homélie
Contradictions internes
L’Évangile de ce dimanche est l’occasion de se pencher sur les contradictions apparentes de l’Écriture. Deux passages nous y invitent : la liste des douze apôtres et la restriction de leur mission : « Ne prenez pas le chemin qui mène vers les nations païennes et n’entrez dans aucune ville des Samaritains. Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. »
Si la Bible assume pleinement, comme manifestations de Dieu, ses contradictions avec les éléments naturels – un buisson qui brûle mais ne se consume pas ; un homme qui marche sur l’eau ou revient d’entre les morts – les contradictions internes au texte sont plus gênantes, la plus troublante d’entre elles étant sans doute que, dans l’Évangile selon Jean, le Christ ne meurt pas le même jour que dans les Évangiles synoptiques (Matthieu, Marc, Luc).
En effet, selon Jean, Jésus meurt le 14 Nisan, le jeudi, alors que les agneaux sont sacrifiés au Temple. Tandis que, dans les autres Évangiles, il meurt le 15, le vendredi, après le repas pascal. Ici, il est la Pâque du Seigneur tandis que, dans Jean, il est l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. On comprend ainsi que c’est le sens que l’auteur veut donner à la Crucifixion qui en détermine la date, à la manière antique de concevoir l’Histoire, où l’interprétation prime l’exactitude des faits. Bien que la liturgie assume la chronologie synoptique, c’est sans doute celle de Jean qui est la plus historique. Il est en effet peu envisageable qu’on ait jugé, condamné et exécuté un détenu un jour de fête ; bien plus probable et respectueux des coutumes qu’on ait tout expédié pendant les préparatifs.
Deux contradictions apparaissent dans l’Évangile d’aujourd’hui. D’abord, la liste des douze disciples. Si personne n’imagine les douze sans Pierre, André, Jean, Matthieu, Thomas, Philippe et Judas, les listes d’apôtres dans le Nouveau Testament diffèrent dans les détails : parfois voit-on surgir Nathanaël à la place de Barthélemy, ailleurs Thadée au lieu de Judas, fils de Jacques. L’Église, par souci de cohérence, a fini par identifier ces personnes. Ces disparités témoignent surtout de l’authenticité des témoignages, qui jamais ne se recoupent totalement. Au contraire, une concordance parfaite serait suspecte qui témoignerait d’une main unificatrice invisible. C’est le cas du Coran, qui a subi une uniformisation au temps du calife Othmân, pour garantir la concordance de la Révélation. Nous ne prétendons pas que nos textes sacrés aient été rédigés sous la dictée de Dieu ; nous les assumons témoignages humains. Pour l’Islam, le Coran est sacré. Pour nous, la Bible n’est que sainte. Elle n’acquiert de sacralité qu’incarnée, vécue. Non en tant que telle.
La contradiction est plus gênante quand elle est interne à un même texte. Ainsi, ici, dans l’Évangile selon Matthieu (10, 5-6), le Christ interdit-il explicitement à ses apôtres d’aller évangéliser les païens. Alors qu’à la fin de ce même Évangile, il dira tout aussi explicitement : « Allez ! De toutes les nations faites des disciples » (28, 19-20). En heurtant le sens naturel du lecteur, cette contradiction rejoint le premier type que nous avons évoqué, de celles qui bousculent les lois naturelles. C’est donc qu’il y a une théophanie à découvrir, une manifestation de Dieu à comprendre. Et précisément, ce qui a prodigieusement changé les choses, universalisé la mission chrétienne, c’est la mort et la résurrection du Christ. Jésus n’est en effet jamais sorti de la terre d’Israël, ni même ne s’est-il rendu dans les villes hellénisées du pays, à peine a-t-il fait face au temple frontalier du dieu Pan, pour s’y opposer : « Pour vous, qui suis-je ? » (Matthieu 16, 15). Ce n’est que le Ressuscité qui envoie, à partir d’Israël, porter la bonne nouvelle du Salut au monde.
Il n’y a pas de contradiction entre l’intention du Christ au début et à la fin de l’Évangile de Matthieu ; il y a une pédagogie de la mission : occupez vous d’abord de votre territoire sacré, du terreau de votre âme, allez ensuite évangéliser le monde et convertir les païens. Cette progression de l’œuvre de la foi, de l’intérieur de soi au souci de l’adhésion d’autrui – ce qu’on appelle la transmission de la foi – passe nécessairement par une résurrection personnelle. Il faut qu’une part de nous-même ait été effectivement touchée par Dieu, guérie, pour que puissions témoigner de quelque chose de concret. Le Christianisme est une religion qui se répand de l’intérieur de soi vers l’extérieur, de l’essentiel de notre âme – de l’amour divin qui nous sanctifie – vers ceux qui se laisseront toucher.
Ainsi, c’est à mesure que Dieu conquerra le territoire de notre âme, y dissipant ténèbres et souffrances à force de résurrections, que nous transmettrons au mieux notre foi. Il y a quelque chose d’essentiel en nous qui doit s’être produit ; il nous faut quelque part avoir été touché par le Salut pour proclamer l’Évangile. Sinon nous ne sommes que des cymbales résonnantes, comme dirait Paul (1 Co 13, 1-13).
Il y a des contradictions dans l’énoncé de la Bonne Nouvelle, parce qu’elle se veut un récit incarné et qu’il y a des contradictions en nous. A notre sens, la Bible – et, au-delà la mission – n’est que collection de témoignages de la manière dont Dieu surgit dans l’histoire de l’Humanité. Elle expose un vrai processus de la révélation divine. En cela, elle est un vrai manuel de vie. En cela, elle est humaine, autant que divine.
C’est dans la résolution de nos contradictions que s’incarne la parole de Dieu. C’est ensuite de là, de l’acquisition de nous-même au Salut, que nous sommes appelés à répandre cette parole. Allons d’abord vers la brebis perdue en nous-même avant de vouloir témoigner du Salut de Dieu à ceux qui ne le connaissent pas. Voilà la progression qu’enseigne l’Évangile de Matthieu.
Que l’amour de Dieu nous conquière tout entier. Alors nous rayonnerons sur le monde. Amen.
— Fr. Laurent Mathelot OP
