Année A — 24ème Dimanche du Temps Ordinaire — 13 septembre 2026
Évangile selon saint Matthieu 18, 31 – 35
Écoutez l’homélie
Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés …
Beaucoup de nombres dans l’Évangile d’aujourd’hui. Sans doute savez-vous que les chiffres dans la Bible ont une portée symbolique. Sept exprime l’accomplissement d’une tâche, la plénitude des choses, la perfection. Dans la Genèse (ch. 1 et 2), Dieu a créé le monde en six jours et a célébré, le septième, son achèvement. L’Apocalypse parle de la fin des temps, en évoquant sept Églises, sept Esprits, sept sceaux et sept trompettes. C’est d’ailleurs dans ce livre que la symbolique des nombres est la plus forte, qui aide à le déchiffrer.
Un représente l’unicité et donc Dieu. Deux symbolise l’alliance, le témoignage fidèle – deux témoins suffisent pour établir une vérité (Dt 19,15);p Jésus envoie les disciples deux par deux. Trois signifie, bien sûr, la Trinité mais aussi la plénitude de l’action divine – le Christ notamment ressuscite le troisième jour. Quatre représente la création – les quatre points cardinaux, les quatre vents, les quatre fleuves de l’Éden. Par un rapide calcul, on retrouve la plénitude des choses (sept) comme la somme du divin (trois) et du créé (quatre). Six, c’est l’humain en ce qu’il est incomplet – 666 représente ainsi l’imperfection humaine portée à son comble. Notons ici l’habitude rhétorique juive aimant répéter des termes pour en exprimer le superlatif. Ainsi, nous pouvons comprendre l’expression « septante fois sept fois » comme exprimant un accomplissement, une perfection du pardon portés à leur paroxysme. C’est la lecture essentielle de l’Évangile d’aujourd’hui : rechercher toujours le pardon parfait.
Poursuivons avec la symbolique des nombres : dix représente l’ordre et la loi (les dix commandements). Douze, souvent lu comme 3 × 4 : le divin organisant le monde, désigne le peuple de Dieu et son organisation (les douze tribus d’Israël, les douze apôtres). Quarante dénote l’épreuve, la purification, voire une génération souffrante (quarante jours de déluge, quarante ans au désert, quarante jours de jeûne de Jésus). Derrière le nombre septante, se cache la plénitude d’un groupe ou des nations, évoquant souvent une totalité (le monde entier, un collège complet) ou un temps d’accomplissement. On pourrait lire ainsi « septante fois sept fois » comme la plénitude du pardon pour l’accomplissement du monde. Pierre était prêt à pardonner pleinement (sept fois), le Christ lui demande de pardonner comme Dieu pardonne (septante fois sept fois). Et il offre une parabole pour donner la mesure de ce qui se joue.
Le roi qui voulait régler ses comptes avec ses serviteurs, c’est Dieu – vous le savez. Les serviteurs, c’est nous et il s’agit du jugement de Dieu. La somme que nous devons à Dieu est considérable – dix mille talents, environ 620 millions d’euros au cours actuel de l’argent. Dans la bouche de Jésus, elle est volontairement disproportionnée, signifiant : « vous ne pourrez jamais rendre à Dieu tout ce que vous lui devez ». Et c’est vrai : comment évaluer la vie, l’amour, les joies ? Que vaut le bonheur divin d’être aimé ? Les dettes d’amour ne sont pas remboursables.
Pourtant, entre nous, nous faisons bien souvent dep petits comptes. Bien sûr, nous sommes capables, comme Dieu, de grands élans de générosité, de don désintéressé de nous-même. Mais il nous arrive aussi trop souvent de donner avec l’espoir d’un retour, de calculer notre investissement affectif voire, dans certaines circonstances, d’exiger le donnant-donnant. Le risque est alors grand de voir nos sentiments s’éteindre si nous n’éprouvons rien en retour. Pire, comme le serviteur de la parabole, le manque affectif pourrait devenir prédateur d’autrui, parfois avec violence. Imaginons-nous Dieu agir comme cela : nous étrangler et dire « Rembourse ta dette ! » ?
L’amour n’est pas un échange qui demande réparation chaque fois qu’il est blessé. La valeur que Dieu nous donne est sans commune mesure avec la considération que nous espérons recevoir d’autrui, sans commune mesure même avec la considération que nous avons de nous-même. Il y a disproportion intrinsèque entre l’amour divin et l’amour négocié. Voilà précisément qui devrait nous aider à pardonner : réaliser l’immensité du don de Dieu à notre égard – la capacité d’amour infini, celle de vivre des bonheurs divins et, par contraste, l’incommensurable dette d’amour que nous avons envers lui – permet plus aisément de relativiser nos exigences blessées. En permanence Dieu nous pardonne de ne pas être à la hauteur de la vie et de l’amour qu’il nous donne. L’amour gratuit est pardon constant.
Frères et sœurs, si vous êtes aux prises avec un pardon difficile à donner – une blessure encore vivre, un outrage qui vous marque – puisez abondamment dans le réservoir infini de l’amour de Dieu à votre égard. L’exigence de réparations affectives – la dette de la parabole – vient essentiellement de l’image dégradée que nous avons de nous-même. Pourtant nous le savons, aucune tentative de compensation, ne restaurera cette image à l’image de Dieu, à la hauteur de la valeur inouïe que nous avons dans son regard. Rien d’humain ne peut restaurer la virginité d’un amour blessé. Seul Dieu ressuscite, pas les excuses, ni les compensations.
On trouve la force du pardon dans le regard de Dieu envers soi. D’abord parce que seul ce regard nous donne notre véritable valeur. Ensuite, parce que ce regard se montre lui-même infiniment miséricordieux envers nous qui mésestimons notre propre valeur, la réduisant souvent à des regards humains.
Alors, quand grâce à Dieu on a retrouvé la valeur de soi, il devient facile de pardonner. Le pardon n’est plus tributaire de compensations, de geste en retour, ni même de demande. Il devient gratuit, comme l’amour que Dieu nous donne.
Frères et sœur, la volonté de pardonner se trouve dans le regard que Dieu pose sur nous. A mesure que nous le verrons abondant et miséricordieux, nous le serons.
— Fr. Laurent Mathelot OP
