Au creux de l’injustice

Il est intéressant, dans notre lecture de la Bible, de déceler les passages où elle accroche, où les mots nous percutent et, ensuite, de discerner pourquoi, sur certains termes ou certains versets, nous butons. En lisant l’Évangile de ce dimanche, c’est le mot « ténèbres » qui m’a arrêté : « Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en pleine lumière ; ce que vous entendez au creux de l’oreille, proclamez-le sur les toits ». Pourquoi « ténèbres » et pas simplement « secret » ? « Ce que je vous dis dans le secret, dites-le en pleine lumière ». Pourquoi cette accentuation tragique ? « Ce que je vous dis dans les ténèbres … ».

A bien y regarder, toutes les lectures de ce dimanche ont un accent tragique. Le prophète Jérémie se trouve méprisé, trahi par les siens, parce qu’il annonce la destruction prochaine de Jérusalem et la déportation du peuple hébreu à Babylone. On est en 600 avant Jésus-Christ. « Moi Jérémie, j’entends les calomnies de la foule : Dénoncez-le ! Allons le dénoncer, celui-là, l’Épouvante-de-tous-côtés. » Il vient d’être battu et mis au pilori quand il prie : « Mes persécuteurs trébucheront, ils ne réussiront pas … Chantez le Seigneur, louez le Seigneur. »

Le psaume n’est pas plus joyeux, qui chante : « C’est pour toi que j’endure l’insulte, que la honte me couvre le visage : je suis un étranger pour mes frères … Vie et joie, à vous qui cherchez Dieu ! Car le Seigneur écoute les humbles, il n’oublie pas les siens emprisonnés. »

Paul non plus, qui nous rappelle qu’à la suite d’Adam, nous sommes tous pécheurs et souligne que, depuis Moïse, la faute est alourdie puisque la loi de Dieu est désormais connue. « Si la mort a frappé la multitude par la faute d’un seul, combien plus la grâce de Dieu s’est-elle répandue en abondance sur la multitude, cette grâce qui est donnée en un seul homme, Jésus Christ. »

Enfin l’Évangile qui nous commande, dans la ténèbre, de ne pas craindre « ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l’âme » mais de craindre Dieu, « qui peut faire périr dans la géhenne l’âme aussi bien que le corps ».

Insultes, persécutions, enchaînés au péché, menacés de mort : le tableau de ces lectures dominicales est affligeant. Et au milieu de toute cette noirceur, Jérémie chante et loue le Seigneur, le psalmiste crie sa joie et son désir de vivre, Paul s’enthousiasme de l’abondance de la grâce et Matthieu rappelle que « les cheveux de [notre] tête sont tous comptés ». Ainsi pourrait-on résumer leur enseignement : « Face au ténèbres, louez Dieu ! ».

On pourrait trouver la pirouette facile, affleurant le côté ״opium du peuple״ : « Vous souffrez ? Rendez gloire à Dieu ! » Est-ce ainsi qu’il faut comprendre l’enseignement de ce dimanche : la prière est-elle un placebo ou, pire, un anesthésiant ? Je crois que c’est prendre les lectures à l’envers et que se tourner vers Dieu dans la ténèbre est tout sauf une pirouette, une échappatoire facile à l’injustice qui nous frappe. Je crois que le réflexe naturel, en cas de malheur, est d’en vouloir à la Terre entière, à Dieu lui-même, voire à soi ; que, naturellement, le cœur blessé crie vengeance : « Seigneur … fais-moi voir la revanche que tu leur infligeras » supplie Jérémie.

Au contraire, les lectures nous présentent un changement subtil du regard, un retournement spirituel soudain, une conversion inopinée face à l’injustice. C’est au cœur du malheur et de la souffrance que la foi surgit de la manière la plus mystérieuse : non comme un anesthésiant, un moyen de garder patience et d’endurer, mais comme un adjuvant qui renforce notre volonté d’agir. Il y a un moment mystérieux, affronté à l’injustice, où notre cœur cesse de crier vengeance, cesse de se lamenter et de pleurer sur lui-même pour se tourner vers un idéal plus grand que l’offense qui lui a été faite, plus grand que les malheurs subis – un moment où le désespoir s’abandonne à l’amour divin. C’est ce moment que veulent cerner les lectures d’aujourd’hui.

Ce moment, Jésus l’a vécu en croix, alors qu’il crie « Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Marc 15, 34), qui est un reproche paradoxal, puis qu’il s’adresse à Dieu. Il y a au creux de l’injustice, au fond de la ténèbre, un sentiment de total abandon de soi qui, s’il se tourne vers Dieu, ouvre la voie de la Résurrection.

Bien souvent, dans le malheur, nous nous épuisons à rechercher des causes et des responsables, quelqu’un à blâmer et punir pour nous venger, entrant ainsi en complicité avec le mal qui nous frappe. C’est au contraire la complicité retrouvée avec Dieu qui nous sauvera, qui nous sortira effectivement de l’emprise vengeresse du mal.

Dieu est facile à trouver dans les joies de la vie, infiniment plus dissimulé quand surgissent les ténèbres, qui laissent notre cœur alourdi du désir de revanche. Mais si là on le trouve, si précisément là où c’est le plus difficile, notre cœur se tourne vers lui, se convertit et s’abandonne à lui, alors resurgit l’éclat de la vie et la joie d’être inconditionnellement aimé. Alors tout change …

Le chrétien n’est pas tant appelé à se résigner au malheur qu’à trouver la force de le transcender. On trouve cette force quand, au creux de l’injustice, on se tourne enfin vers Dieu. Alors les larmes, subrepticement, se muent en joie.

— Fr. Laurent Mathelot OP