Accomplir toute justice


Année A — Le Baptême du Seigneur — 11 janvier 2026

Évangile selon saint Matthieu 3, 13-17

Nous fêtons aujourd’hui le baptême de Jésus, le début de son ministère public. La semaine passée, nous avions remarqué que c’était le passage d’Évangile choisi par les Églises orthodoxes pour célébrer l’Épiphanie, le Christ qui se rend manifestement visible au monde. Donnons-nous, si vous le voulez bien, cette grille de lecture : le baptême de Jésus comme Épiphanie, ce qu’il donne à voir du Christ.

Avec Jean le Baptiste, commençons par nous étonner de la raison pour laquelle Jésus demande le baptême. En effet, Jean appelait à un « baptême de repentance pour le pardon des péchés » (Mc 1,4 ; Lc 3,3), précisément pour « préparer la venue du Seigneur et rendre droit ses sentiers » (Mt 3,3 ; Mc 1,3 ; Jn 1,23). Le Christ est sans péché et Jean l’a de suite remarqué : « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi ».

Jésus donne alors la raison pour laquelle il demande le baptême : « car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice ». Je vous propose de nous attarder quelque peu sur ce verset.

La « justice » ( dikaiosunē ) désigne ici non seulement la droiture morale, mais surtout l’obéissance à la volonté de Dieu, la fidélité au plan divin. Le terme est à comprendre dans le sens où la Bible parle des « justes ». Le Sermon sur la montagne (Mt 5, 21-28) nous enseigne que la vraie justice vient du cœur.

Le terme « accomplir » ( plērōsai ) évoque souvent, chez Matthieu, la réalisation des Écritures ou du plan de Dieu. Ainsi, en Matthieu (5, 17), Jésus dit-il : « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. » Finalement nous comprenons qu’ « accomplir toute justice » signifie vivre comme le Christ, avec le Christ.

Je voudrais m’arrêter sur un troisième mot, un détail qui a une importance cruciale : « nous ». « … car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice ». Ce « nous » désigne Jésus et Jean. Non seulement Jésus investit le baptême de Jean, mais il l’investit par le bas. Jean est ici, en effet, le prêtre qui baptise et le Christ prend la place du pécheur qui se convertit. C’est un réflexe constant de Jésus : prendre la place des pécheurs, qu’on retrouve dans nombre d’enseignements et de paraboles où il valorise la conversion, qu’on retrouve surtout à la crucifixion, où il sera parmi les bandits. Par cette substitution qu’il opère souvent – être compté parmi les pécheurs –, le Christ offre bien sûr l’image de notre accomplissement : Dieu nous veut à sa ressemblance. Mais cette substitution n’est pas qu’une icône du plan divin pour l’humanité, une préfiguration de notre sanctification. La symbolique est ici plus forte et concrète : comme si Jésus voulait constamment se substituer à nous face au mal. Et, au fond, c’est le sens du baptême : la divinité qui surgit dans notre humanité pour nous sauver.

Quand Jésus dit : « il convient que nous accomplissions ainsi toute justice », derrière ce « nous », il y a tout l’amour personnel que Dieu nous porte : « toi et moi, par le baptême, nous accomplirons toute justice ». Jean le Baptiste insistait sur l’urgence de se purifier pour retrouver le chemin de Dieu. En investissant ce chemin, Jésus nous dit : laisse-toi purifier par mon amour, laisse-toi gagner par mon Esprit et tu seras juste.

La semaine passée, l’Adoration des mages nous montrait Dieu se manifestant aux sagesses qui s’inclinent. Le baptême de Jésus nous présente Dieu qui se manifeste en personne sur notre route, qui souhaite cheminer intimement avec nous, jusqu’à vouloir prendre notre place face au mal. Comme le conclura l’Évangile de Matthieu (20, 28) : « Ainsi, le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. »

L’Épiphanie, la véritable manifestation de Dieu, c’est quand l’amour du Christ surgit dans notre cœur comme un nouveau-né et qu’il investit notre vie au fil des sacrements. L’Épiphanie, c’est quand notre cœur surgit d’amour émerveillé pour Dieu, nativement ou en chemin, comme si une voix tonitruante venue du ciel nous disait intérieurement : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie » et que nous répondions par un grand « oui » exprimant notre ravissement.

Jésus n’a pas besoin de se faire baptiser sinon pour nous y rencontrer, au début de notre chemin de sainteté. Avec lui, nous comprenons ce qu’est « accomplir toute justice » : se sentir saisi par le Christ et, avec lui, se mettre par empathie à la place des pécheurs.

La véritable Épiphanie, c’est l’embrasement de l’amour de Dieu envers les pécheurs, jusqu’à vouloir prendre leur place face au mal. Là, le Christ est toujours reconnaissable.

— Fr. Laurent Mathelot OP