18ème dimanche – Année C – 31 juillet 2022 – Évangile de Luc 12, 13-21

Évangile de Luc 12, 13-21

Gardez-vous de toute avidité

Après l’école de la prière, nous écoutons aujourd’hui un des nombreux enseignements de Jésus au sujet de l’argent, dont le danger est fortement souligné par Luc dans son évangile comme dans ses « Actes des Apôtres ».

Du milieu de la foule, quelqu’un demanda à Jésus : « Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage. » Jésus lui répondit : « Homme, qui donc m’a établi pour être votre juge ou l’arbitre de vos partages ? »

Lorsqu’un arrangement à l’amiable était impossible, il était de coutume que les héritiers recourent à l’arbitrage d’un scribe qui jugeait selon la Loi. Ici donc un homme qui se sentait frustré par la proposition de son frère en appelle à Jésus pour trouver une solution plus juste : qui donc aura la commode de style Nestor XIV, tant aimée de maman, et la montre Rolex, fierté de papa ?,

Mais Jésus récuse cette demande car si on en reste à dresser deux listes de choses, il y aura de toute façon le sentiment d’être lésé chez l’un ou même les deux frères, qui s’en voudront, brûleront de rancune et cesseront peut-être de s’aimer. Jésus n’est pas un rabbin légaliste : il faut passer à un niveau supérieur, à celui du Royaume du Père qui appelle à la conversion des cœurs. Seul le détachement vis-à-vis des biens permettra, au prix sans doute de certaines frustrations, de dialoguer et de sauvegarder à tout prix l’essentiel : l’amour fraternel.

Et Jésus profite de cette demande pour lancer à la foule ( à nous) un avertissement contre l’avidité.

La Parabole de l’Homme Riche

Puis, s’adressant à tous : « Gardez-vous bien de toute avidité, car la vie de quelqu’un, même dans l’abondance, ne dépend pas de ce qu’il possède. »

Et il leur dit cette parabole : « Il y avait un homme riche, dont le domaine avait bien rapporté. Il se demandait : “Que vais-je faire ? Car je n’ai pas de place pour mettre ma récolte.” Puis il se dit : “Voici ce que je vais faire : je vais démolir mes greniers, j’en construirai de plus grands et j’y mettrai tout mon blé et tous mes biens. Alors je me dirai à moi-même : Te voilà donc avec de nombreux biens à ta disposition, pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence.” Mais Dieu lui dit : “Tu es fou : cette nuit même, on va te redemander ta vie. Et ce que tu auras accumulé, qui l’aura ?”

Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu d’être riche en vue de Dieu. »

Pendant plusieurs années, les conditions climatiques avaient été très favorables, les ouvriers compétents et courageux s’étaient bien dévoués : les récoltes avaient battu leur record de production si bien que les granges se révélaient trop petites. Le propriétaire, intelligent et heureux, réfléchit et décide de les abattre pour en construire de plus vastes. Quelle jubilation après tant d’efforts ! Avec tout cet AVOIR, je peux ÊTRE tranquille et jouir des plaisirs de la vie pendant plusieurs années. Hélas, la nuit même, un infarctus met fin à ces rêves. D’autres profiteront de l’héritage. Notre vie ne dépend pas de ce que nous possédons.

Ce riche n’a pas mené des affaires malhonnêtes, il a beaucoup travaillé. Mais devant cet accroissement de fortune, il n’a pensé qu’à lui : « Repose-toi, mange, bois, jouis de la vie ». Il aurait pu avoir la générosité d’offrir une prime aux ouvriers qui avaient si bien œuvré pour lui. Ou de venir en aide à tous ces misérables et handicapés qui n’avaient pas eu sa chance et qui frappaient à sa porte tous les jours.

Alors « au lieu d’amasser pour lui-même, il aurait été riche devant Dieu ». Le partage, la solidarité avec les démunis, les dons aux pauvres constituent la vraie richesse qui donne valeur à l’homme généreux. D’ailleurs les linceuls n’ont pas de poche. Le compte en banque ne dit rien à Dieu et il comporte même une énorme responsabilité.

Le Problème de l’argent chez Luc

Profitons-en pour esquisser les grandes lignes de l’enseignement de Jésus sur ce sujet dans l’œuvre de Luc.

En ouverture Jean-Baptiste appelait à la conversion centrée sur le partage des biens ; dans son discours programmatique à la synagogue de Nazareth, Jésus se présentait ainsi : « L’Esprit de Dieu m’a conféré l’onction pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres »(4,18) ; dans son grand enseignement dans la plaine, il osait prêcher le grand retournement : « Heureux vous les pauvres : le Royaume de Dieu est à vous…Mais malheureux vous les riches, vous tenez votre consolation » (6,20) ; dans la première parabole du semeur, le grain de la parole ne donne pas de fruit « du fait des soucis, des richesses et des plaisirs de la vie » (8,14).

Parfois Jésus appelle des jeunes hommes à le suivre comme disciples pour collaborer à son œuvre. Dans le passage qui suit l’évangile de l’homme riche, il les exhorte au dénuement, à ne pas s’inquiéter pour leur vie : « Ne cherchez pas ce que vous mangerez ou boirez…Votre Père sait que vous en avez besoin ; cherchez plutôt le Royaume et cela vous sera donné par surcroît »(12,29). Certains renâclent contre cette exigence radicale et se détournent, comme le jeune notable (18,23). L’homme garde sa liberté.

Toutefois, dans ses prédications au peuple, aux gens mariés chargés de responsabilités professionnelles et familiales, Jésus n’impose jamais de telles exigences, lesquelles seraient dommageables comme on le voit dans les « Actes ». Enthousiasmés par la résurrection de Jésus et persuadés de son retour tout proche, les membres de la première communauté de Jérusalem avaient mis tout en commun et certains avaient vendu leurs propriétés pour partager selon les besoins de chacun (2, 45).

L’expérience évidemment tourna au désastre et Paul raconte dans ses lettres tous les voyages qu’il dût effectuer en vue de récolter des fonds près des lointaines églises grecques afin de sauver celle de Jérusalem tombée dans la misère.

Jésus n’a jamais interdit la propriété. Néanmoins il met sans cesse en garde : «  Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent »(16,13). L’argent est un instrument utile pour les échanges, son abondance offre bien des possibilités mais son pouvoir de fascination est tel que, sans s’en rendre compte, on en vient à en faire une idole, Mammon !

La société de l’argent Roi

A juste titre, la société occidentale est appelée « société de consommation ». La publicité matraque ses slogans, obnubile les esprits, surexcite les envies, promet des plaisirs inédits et toujours nouveaux. Et hélas on remarque trop peu ses ravages : obsession de l’avoir, rivalité, concurrence, jalousie, gaspillage. La loi du marché impose sa dictature et la politique doit même s’y soumettre. Société de déchets, de destruction des biens, de pollution, d’épuisement des matières. Cause du réchauffement climatique d’où glissade inéluctable vers la destruction de la planète.

Depuis des années, des prophètes, dont le pape François, sonnent l’alarme, appellent à une conversion radicale, essaient d’enrayer notre marche à l’abîme….Peine perdue, semble-t-il !

Les chrétiens devraient pourtant être en première ligne pour mettre les freins à cette folie. Non par ascèse ni par panique. Mais parce, pour la foi, il est infiniment scandaleux qu’une petite partie de l’humanité jouisse de tout et laisse des centaines de millions d’êtres humains croupir dans une misère épouvantable. L’Église est bien présente et active dans ces poches de misère et elle le paye parfois par le martyre ; mais l’aidons-nous suffisamment ?

Conclusion

L’homme enrichi de la parabole était sans doute un brave croyant, pratiquant et honnête. Et devant cet enrichissement inespéré, il a pris une décision « logique » que beaucoup d’autres auraient prise à sa place. Mais Jésus le traite d’ « insensé » parce qu’il n’a vu que l’amélioration de son bien-être matériel. La foi, qu’il avait sans doute, devait lui rappeler que l’amour de Dieu va de pair avec l’amour du prochain et que notre existence terrestre n’ a qu’une longueur limitée.

Est-ce que nous prenons nos décisions selon « la logique » de la foi ? Ne sommes-nous pas tentés d’avoir une vie coupée en deux, d’agir selon deux domaines séparés ? D’un côté celui de la religion avec sa piété, ses rites, sa petite morale de bonnes manières et de l’autre, celui de la vie courante, des engagements sociaux et professionnels ? Comment gérons-nous nos placements financiers ? Comment apprécions-nous nos grosses dépenses ? Comment prenons-nous nos décisions politiques ? Comment des chrétiens qui occupent des postes à grande responsabilité tentent-ils de sortir de la logique capitaliste et mortifère ?…. « Acheter est un acte moral » disait Benoît XVI. Ce qui nous semble neutre, anodin, peut être « folie » selon la foi.

Beaucoup de jeunes à qui l’on reproche de ne plus aller à la messe sont scandalisés par le manque de sens de notre société. Eux aussi sont entraînés par la consommation effrénée mais ils voudraient voir des chrétiens qui donnent l’exemple : qui osent prendre des décisions non conformistes mais inspirées directement par une foi réelle. La pratique est dans la vie quotidienne.

Fr Raphael Devillers, dominicain.

Manifeste du pape François pour « sauver la biodiversité »

22 juillet 2022

« Réfléchir urgemment à un soutien financier supplémentaire pour la conservation de la biodiversité ». Tel est l’appel du pape François dans son message à l’occasion de la Journée mondiale de prière pour la sauvegarde de la Création, qui sera célébrée le 1er septembre 2022.

Dans un message rendu public ce 21 juillet, le pontife détaille les cris amers de la Création, à commencer par celui de la « mère terre » qui « nous supplie d’arrêter nos abus ». Il mentionne aussi le cri des pauvres, des peuples autochtones et des enfants qui « nous demandent avec anxiété, à nous adultes, de faire tout notre possible pour empêcher ou du moins limiter l’effondrement des écosystèmes de notre planète ».

Le pape François évoque également le cri des créatures, alors que « d’innombrables espèces sont en voie de disparition, cessant à jamais leurs hymnes de louange à Dieu ». Plaidant leur cause, il enjoint les nations à « adopter un nouvel accord multilatéral pour arrêter la destruction des écosystèmes et l’extinction des espèces ».

Le pontife donne quatre principes clés pour cet accord: « construire une base éthique claire »« lutter contre la perte de biodiversité, soutenir sa conservation et son rétablissement » ; « promouvoir la solidarité mondiale » ; et « mettre au centre les personnes en situation de vulnérabilité ».

Des plans climatiques « plus ambitieux »

Au fil de son message, le pape demande des plans climatiques « plus ambitieux » pour atteindre l’objectif de l’Accord de Paris (2015) – limiter l’augmentation de la température à 1,5°C.

Afin de « convertir les modèles de consommation et de production », il encourage la mobilisation pour les deux grands sommets des Nations unies à venir: la COP27 sur le climat, prévue en Égypte en novembre 2022, et le sommet de la COP15 sur la biodiversité, qui se tiendra en décembre au Canada. 

Le pape s’adresse aussi aux grandes entreprises d’extraction – minières, pétrolières – forestières, immobilières et agroalimentaires, les suppliant « au nom de Dieu », d’arrêter « de détruire les forêts, les zones humides et les montagnes, d’arrêter de polluer les rivières et les mers, d’arrêter d’intoxiquer les gens et les aliments ».

Par ailleurs, le pape demande aux nations plus riches, qui ont le plus pollué au cours des deux derniers siècles, « de tenir leurs promesses de soutien financier et technique aux nations économiquement plus pauvres »; et aux pays économiquement moins riches de ne pas rester dans l’inaction.

Rappelons que c’est depuis 2015 que l’Église catholique célèbre chaque année, le 1er septembre, une journée mondiale de prière pour la Création.

Publié le 22 juillet 2022 par Cath.ch

Comment allons-nous appliquer l’évangile de ce jour : « Gardez-vous de toute avidité » ????

17ème dimanche – Année C – 24 juillet 2022 – Évangile de Luc 11, 1–13

Évangile de Luc 11, 1–13

La Prière

Marie, la jeune sœur de Marthe, nous a rappelé la valeur primordiale de l’écoute de la Parole du Seigneur. Le croyant est un disciple qui écoute, qui apprend à connaître l’évangile afin de le vivre avec le maximum de fidélité. La relation étant un dialogue, en retour aujourd’hui, Jésus lui-même nous apprend à nous adresser à Dieu : c’est la brève et magnifique prière du « Pater » que nous avons tellement dite mais qui doit être reméditée afin de toujours mieux en comprendre le sens. Ainsi nous cesserons de rabâcher une formule et nous rectifierons nos intentions. Nous sommes habitués à la version de Matthieu : ce dimanche nous écoutons la version de Luc :

Il arriva que Jésus, en un certain lieu, était en prière.

Quand il eut terminé, un de ses disciples lui demanda : «  Seigneur, apprends-nous à prier comme Jean le Baptiste, lui aussi, l’a appris à ses disciples ».

Luc est l’évangéliste de la prière et il montre fréquemment Jésus en train de prier. Il s’écartait du groupe des disciples car il avait besoin de solitude et de recueillement. D’abord dans la joie de partager l’intimité de son Père et de lui dire son affection de Fils. Et pour savoir avec précision comment il devait accomplir sa mission.

Les groupes religieux se donnaient une prière caractéristique – ainsi celui de Jean-Baptiste, dont le texte est perdu. Jésus va donc livrer une prière qui sera propre à ses disciples et qui pourra les centrer avec précision sur l’essentiel de leur attitude à l’égard de Dieu. Une fausse prière peut en effet, sous des dehors religieux, perturber l’image de Dieu. Le Pater est aussi enseignement et formation de la foi authentique.

La version donnée par Luc est brève, elle se compose d’une adresse, de deux vœux pour Dieu, et de trois demandes pour nous.

Adresse

Il leur répondit : « Quand vous priez, dites : Père !

Le premier mot est sans doute le plus important : il exprime l’identité de celui qu’on appelle Dieu et la nouvelle condition de celui qui prie, celle d’un enfant qui se tourne vers son Père. D’emblée l’atmosphère de la. prière est donnée : amour, tendresse, confiance. D’un coup toutes les idoles de divinités terrifiantes à tête d’animaux (Égypte) ou projections des passions humaines (Grèce) s’écroulent.

Des Juifs convertis – à qui on avait toujours sévèrement interdit de prononcer le nom ineffable de YHWH – expriment leur allégresse d’oser prononcer ce mot : « Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils qui crie : « Abba »(Père). Tu n’es donc plus esclave mais fils » (Gal 4, 6)… « Vous n’avez pas reçu un esprit qui vous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs et par lequel nous crions « Abba -Père »(Rom 8, 15)… « A ceux qui l’ont reçu, qui croient en son nom, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu »(Jn 1, 12). Et dans sa première Lettre, Jean revient à six reprises sur cette audace inouïe.

La foi chrétienne n’est pas une amélioration à coup d’observances : comme Jésus le disait à Nicodème, le pharisien, elle est une authentique re-naissance effectuée par le don de l’Esprit : « A moins de renaître, nul ne peut voir le Royaume de Dieu » (Jn 3, 3)

Vœux pour le Père : son être et son projet

Que ton Nom soit sanctifié,

Le fils ne commence pas par exprimer ses envies. Ce qui l’intéresse au premier chef, ce qui le passionne, c’est que son Père soit reconnu en vérité. KADOSH – Saint : la notion, fondamentale dans la Bible, n’est pas perfection morale mais séparation. Éternellement les Anges chantent en chœur : « Saint, Saint, Saint est le Seigneur ». La tragédie de l’humanité est qu’elle nie cette présence insensible, la caricature en père Noël bonasse ou dictateur féroce, adore à sa place des idoles. La formule au passif signifie : « Sanctifie ton Nom », ne permets pas qu’il soit bafoué, renverse nos profanations. Connaître le Dieu Père et Saint est le salut de l’humanité. Si l’Église ne l’avait pas oublié, elle ne serait pas tombée dans les horreurs de l’inquisition, des croisades, de la persécution des Juifs, de l’obsession de sa propre grandeur.

Que ton Règne vienne.

La Sainteté de Dieu n’est pas retrait dans une transcendance impassible : Dieu créateur veut sauver les hommes du mal et son projet est d’instaurer peu à peu son Règne dans la liberté des personnes. Le disciple compatit de tout coeur au malheur de l’humanité : il supplie afin que les cœurs s’ouvrent à la miséricorde infinie. Voir les hommes s’entre-déchirer dans la haine, se détruire dans la guerre, s’écraser dans la cupidité et l’orgueil, ce spectacle excite sa douleur et le fait prier avec insistance.

Trois Demandes pour nous

Présent : Donne-nous le pain dont nous avons besoin chaque jour.

La prière n’est pas envol dans une spiritualité évanescente ni projection dans l’après-monde : elle naît au sein même de nos soucis fondamentaux. Le disciple demeure un homme assujetti aux besoins primaires : d’abord manger. Le disciple n’est pas paresseux, il travaille pour gagner son pain (Genèse) mais il reconnaît que la nourriture est un don de son Père. Cette prière l’empêche de se croire maître de tout et le met en garde contre la goinfrerie : il ne peut demander que le pain, c.à.d. l’essentiel. Il l’entraîne aussi à rendre grâce, à dire merci. Il lui rappelle qu’il fait partie du peuple en marche à travers le désert du monde et qui, de jour en jour, reçoit la manne. Cette demande n’est donc pas banale : elle apprend la simplicité, la reconnaissance, le respect de la nature, le souci du partage avec l’autre.

Passé : Pardonne-nous nos péchés, car nous-mêmes, nous pardonnons aussi à tous ceux qui ont des torts envers nous.

Le disciple est conscient, sans culpabilité maladive, que sa foi ne supprime pas ses faiblesses. Mais il apprend un impératif essentiel : il doit d’abord, au préalable, pardonner lui-même à tous ceux qui l’ont blessé. Seulement ensuite il peut être certain que son Père lui pardonnera ses péchés. Il est remarquable que notre pardon aux autres est le seul acte laissé à notre responsabilité dans le texte du Pater. Il est d’une nécessité impérieuse.

Avenir : Et ne nous laisse pas entrer en tentation ».

A juste titre, la formule a été rectifiée car évidemment Dieu n’est pas un sadique qui nous mène au bord du gouffre pour que nous y tombions. Mais nous sommes dans un monde où bien et mal sont mêlés. Nous hésitons devant le dilemme et parfois le mal nous tente, nous paraît préférable. Le disciple expérimente sa faiblesse, il reconnaît la violence parfois terrible de cet attrait et il prie son Père de le remplir de force afin de résister. « Abba, pas ma volonté mais la tienne » priait Jésus en agonie à Gethsémani.

Parabole de l’ami importun

La prière a toujours posé un gros problème : pourquoi le Père si tendre ne nous exauce-t-il pas toujours ?

Jésus leur dit encore : « Imaginez que l’un de vous ait un ami et aille le trouver au milieu de la nuit pour lui demander : «  Mon ami, prête-moi trois pains car un de mes amis est arrivé de voyage chez moi et je n’ai rien à lui offrir ». Et si, de l’intérieur, l’autre lui répond : «  Ne viens pas m’importuner ! La porte est déjà fermée : mes enfants et moi, nous sommes couchés. Je ne puis pas me lever pour te donner quelque chose ». Eh bien moi, je vous dis : même s’il ne se lève pas pour donner par amitié, il se lèvera à cause du sans-gêne de cet ami et il lui donnera tout ce qu’il lui faut ». Moi, je vous dis : Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. En effet, quiconque demande reçoit ; qui cherche trouve ; à qui frappe, on ouvrira.

Curieuse petite histoire. Le priant a l’impression de ne pas être entendu, même par « son ami ». Il est perdu dans la nuit, perplexe. Remarquez qu’il ne demande pas pour lui mais pour un autre qui a faim. Seule solution : continuer sans relâche, insister comme un casse-pieds. Jésus multiplie les verbes : demander, chercher, frapper. Notre problème n’est donc pas les « distractions » comme nous le pensons souvent (sujet jamais abordé dans toute la Bible) mais notre découragement trop rapide. Ce qui nous semble surdité de Dieu met à l’épreuve notre foi. Voilà qui questionne nos « intentions de prière » à la messe : expédiées en belles formules et aussitôt oubliées.

Quel père parmi vous, quand son fils lui demande un poisson, lui donnera un serpent au lieu du poisson ? Ou lui donnera un scorpion quand il demande un œuf ? Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit-Saint à ceux qui le lui demandent ».

Nous croyons de bonne foi demander de bonnes choses mais nous ne connaissons pas tout. Il se pourrait que Dieu estime mauvais ce qui nous paraît dramatique, qu’il remette à plus tard ce qui nous semble urgent.. En tout cas, le don indispensable et jamais refusé est celui de l’Esprit-Saint : il nous donnera consolation dans la tristesse de l’échec et il nous réconfortera dans notre situation.

Fr Raphael Devillers, dominicain.

La Prière pour Ste Thérèse de Lisieux

« Qu’elle est donc grande la puissance de la Prière ! on dirait une reine ayant à chaque instant libre accès auprès du roi et pouvant obtenir tout ce qu’elle demande. Il n’est point nécessaire pour être exaucée de lire dans un livre une belle formule composée pour la circonstance ; s’il en était ainsi…hélas ! que je serais à plaindre ! …En dehors de l’Office divin que je suis bien indigne de réciter, je n’ai pas le courage de m’astreindre à chercher dans les livres de belles prières, cela me fait mal à la tête, il y en a tant !…et puis elles sont toutes plus belles les unes que les autres…Je ne saurais les réciter toutes et ne sachant laquelle choisir, je fais comme les enfants qui ne savent pas lire, je dis tout simplement au Bon Dieu ce que je veux lui dire, sans faire de belles phrases, et toujours Il me comprend…

Pour moi la prière, c’est un élan du coeur, c’est un simple regard jeté vers le Ciel, c’est un cri de reconnaissance et d’amour au sein de l’épreuve comme au sein de la joie ; enfin c’est quelque chose de grand, de surnaturel qui me dilate l’âme et m’unit à Jésus.

Je ne voudrais pas cependant, ma Mère bien aimée, que vous croyiez que les prières faites en commun au chœur, ou dans les ermitages, je les récite sans dévotion. Au contraire j’aime beaucoup les prières communes car Jésus a promis de se trouver au milieu de ceux qui s’assemblent en son nom, je sens alors que la ferveur de mes sœurs supplée à la mienne mais, tout seule (j’ai honte de l’avouer), la récitation du chapelet me coûte plus que de mettre un instrument de pénitence …

Je sens que je le dis si mal, j’ai beau m’efforcer de méditer les mystères du rosaire, je n’arrive pas à fixer mon esprit…Longtemps je me suis désolée de ce manque de dévotion qui m’étonnait, car j’aime tant la Sainte Vierge qu’il devrait m’être facile de faire en son honneur des prières qui lui sont agréables. Maintenant, je me désole moins, je pense que la Reine des cieux étant « ma Mère », elle doit voir ma bonne volonté et qu’elle s’en contente.

Quelquefois lorsque mon esprit est dans une si grande sécheresse qu’il m’est impossible d’en tirer une pensée pour m’unir au Bon Dieu, je récite « très lentement » un « Notre Père » et puis la salutation angélique (Ave Maria) ; alors ces prières me ravissent, elles nourrissent mon âme bien plus que si je les avais récitées précipitamment une centaine de fois…

La Sainte Vierge me montre qu’elle n’est pas fâchée contre moi, jamais elle ne manque de me protéger aussitôt que je l’invoque. S’il me survient une inquiétude, un embarras, bien vite je me tourne vers elle et toujours, comme la plus tendre des Mères, elle se charge de mes intérêts… ».

Ste Thérèse : « Manuscrits autobiographiques » – éd. de poche
On ne dit plus « Histoire d’une âme », titre donné par sa Sœur.

« Œuvres complètes de Thérèse de Lisieux »
( manuscrits, lettres, poésies, théâtre, notes, biographie…)
éd. Cerf / DD Brouwer – 1600 pages

16ème dimanche – Année C – 17 juillet 2022 – Évangile de Luc 10, 38 – 42

Évangile de Luc 10, 38 – 42

Écouter la Parole de Dieu

Les alentours du lac de Galilée sont une magnifique région et la loi de l’hospitalité y était en général observée. Toujours est-il que la vie itinérante dans la pauvreté à laquelle Jésus avait entraîné ses apôtres n’était pas une promenade plaisante et le groupe devait parfois aller le ventre creux. Aussi quand Jésus, à la tête, prit la direction du village où habitaient Marthe et Marie, les Douze se léchèrent les babines. Ils connaissaient l’amabilité de ces femmes et les dons culinaires de l’aînée : enfin on allait se régaler.

Et en effet, l’accueil fut très cordial et Marthe se mit immédiatement au travail. Branle-bas dans la cuisine ! Avoir l’honneur de recevoir le Maître ! Et puis 12 hommes qui mangent comme 4 : ça fait du monde. Le feu crépite à tout-va, on sort la belle vaisselle : dame, il faut faire honneur aux visiteurs. Au bout d’un moment, Marthe s’aperçoit tout à coup que sa sœur n’est plus près d’elle : elle sort vers les invités et stupéfaite, découvre sa sœurette près de Jésus .

Marie était accaparée par les multiples soins du service…Marie, sa sœur, se tenait assise aux pieds du Seigneur et écoutait sa parole. Marie intervint : «  Seigneur, cela ne te fait rien ? Ma sœur me laisse seule à faire le service ! Dis-lui donc de m’aider ».

Marie est tellement sûre de son bon droit qu’elle se permet d’interpeler Jésus : il est évident que sa sœur devrait l’aider et le Maitre va lui donner raison. Pas du tout.

Le Seigneur lui répondit : «  Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part : elle ne lui sera pas enlevée ».

Chère Marthe, tu en fais trop, ton zèle de maîtresse de maison te presse d’élaborer un repas gastronomique à plusieurs services pour faire plaisir à tes invités. C’est gentil mais nous n’en demandons pas tant et un plat unique nous aurait suffi. Ta petite sœur, elle, a compris : lorsque l’on reçoit le Seigneur, il est bien aimable d’apaiser sa faim mais il est bien plus important de l’écouter et de se laisser nourrir par sa Parole.

Marie, en effet, « était assise aux pieds du Seigneur », ce qui est la position normale du disciple qui, avec attention, écoute de tout son être pour ne pas perdre une miette de son enseignement, pour en saisir toutes les nuances, pour laisser graver dans son coeur des paroles qui le font vivre. Pour une fois que le Seigneur passe, il faut en profiter au maximum. Le nourrir est utile – on parle très peu des jeûnes de Jésus, on l’accusait même d’être glouton -, mais se nourrir de sa présence et de ses enseignements est d’une importance mille fois supérieure.

La Parole de Jésus, appelée l’Évangile, en effet peut n’être qu’une simple connaissance parmi d’autres mais si elle est acceptée, crue, adoptée, obéie, elle fait vivre comme Dieu le demande. Elle est alors une véritable nourriture qui entretient et développe cette vie divine car cette Parole est celle-là même de Dieu.

Jésus lui-même disait : «  Ma nourriture, c’est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre » (Jn 4, 34). Et lorsqu’une femme faisait l’éloge de sa mère, Jésus rectifiait : « Heureux plutôt ceux qui écoutent la Parole de Dieu et qui l’observent » (Luc 11, 28).

Donc la foi vient de l’écoute, laquelle doit évidemment guider les actes et imprégner un style de vie. Chez les deux sœurs, les apôtres avaient dévoré de bon appétit mais leur faim corporelle allait renaître dès le lendemain. Marie, elle, avait choisi « la meilleure part » : la Parole de Jésus. Elle « ne lui sera pas enlevée » : mise en actes, elle demeurera toujours en elle et rien ni personne ne pourra jamais remplacer pareil trésor.

D’ailleurs toutes les Écritures se méfient de la vision et soulignent le primat de l’audition. La prière quotidienne et essentielle d’Israël commence par ce mot : « Shemah…ECOUTE, Israël, le Seigneur Dieu est le Seigneur UN ». Sans arrêt, l’un après l’autre, les Prophètes reprochent à Israël de n’avoir pas « écouté » la Parole de Dieu, c.à.d. de ne pas l’avoir mise en pratique.

La Messe et l’Écoute

L’occasion du Synode ouvrant le temps des recherches, il y aurait intérêt à comparer la réception chez les deux sœurs et la réception qui rythme nos dimanches. Chaque premier jour de la semaine, la cloche sonne et nous propose l’honneur d’être invités chez Dieu. Ainsi sommes-nous « l’Église », les personnes « appelées à sortir » pour constituer une communauté d’un genre unique. A la différence des réunions habituelles basées sur les liens familiaux ou professionnels, les goûts sportifs ou artistiques, nous convergeons avec toutes nos différences, sans nous choisir, avec la foi comme seul moteur.

Certes nous sommes pécheurs, et c’est d’ailleurs pour cela que nous sortons mais faut-il nous obliger d’emblée à le dire et le répéter : « Je confesse…Kyrie… » ?… Le père du prodigue s’était contenté d’une fois et avait coupé la parole à son fils pour l’embrasser et lui prouver sa miséricorde inépuisable. La. messe est le lieu où nous ne sommes jugés ni sur nos défaillances, ni sur notre apparence, ni sur nos compétences. Le Père accueille ses enfants tels qu’ils sont. Il est si heureux que nous venions afin de nous combler de sa tendresse et faire de nous son peuple.

Et nous, nous agissons comme Marthe. Comme des bons pratiquants zélés qui veulent montrer de quoi ils sont capables, nous sommes « accaparés par les multiples services ». Nous avons édifié un magnifique bâtiment, nous l’avons garni de fleurs, de cierges, de statues, de belles étoffes. Et nous parlons, nous parlons, nous chantons… La chorale et l’organiste ont multiplié les répétitions ; les lecteurs ont peaufiné les plus belles formules pour exprimer nos « intentions de prière ». Le prêtre a revêtu ses beaux atours et s’applique consciencieusement à lire, sans se tromper, les textes obligatoires dans un gros livre rouge.

Une réception amicale est surtout un échange de paroles : écoutons-nous le Seigneur ? La 1ère lecture provient de l’Ancienne Alliance mais pour en saisir la profondeur, il faudrait une bonne connaissance biblique et celle-ci manque à la majorité des catholiques. La 2ème lecture vient des Apôtres, mais souvent elle est esquivée. L’Évangile nous met debout, reconnu tout de suite car tellement entendu et l’homélie qui devrait en faire ressortir les secrets et son actualité n’est parfois qu’un copier-coller. Enfin bien sûr, debout nous écoutons les paroles du Seigneur qui opèrent la consécration du pain et du vin.

Si bien que, tout compte fait, notre temps de parole est plus long que notre temps d’écoute. Nous nous sommes recueillis, nous avons prié et nous sortons seuls ou en saluant quelques connaissances éventuelles. Le lendemain, lundi, qui pourrait encore dire ce qu’il a appris la veille ? Et en rue ou au supermarché nous nous croisons sans nous saluer …Mais « J’ai eu ma messe ». La réception fraternelle est devenue un rite religieux figé.

A la messe comme Marie

La petite sœur de Marthe nous invite à renverser les proportions et à retrouver la messe comme une réception où l’on écoute le Seigneur, où l’on vient comme « disciples » qui veulent apprendre à vivre. La priorité est, toute affaire cessante, de l’écouter longuement. Demeurer assis à ses pieds non pour se recueillir dans la piété mais pour « manger » ses paroles. Et nous avons beaucoup plus de grâce que Marie car nous pouvons d’abord écouter sa Parole avec nos oreilles puis ensuite la manger. Au point que sa présence nous imprègne.

Il n’est pas vrai qu’il faut avoir dégusté un repas gastronomique dans tel restaurant étoilé. Il n’est pas vrai qu’il faut prendre des vacances sur telle plage tropicale. Il n’est pas vrai qu’il faut courir à un festival où des idoles endiablées font frétiller leur public comme des lardons dans la friture.

Mais il est indispensable que des hommes et des femmes dont le coeur reste affamé dans un monde qui les gave répondent à l’invitation de recevoir le Seigneur. La messe dominicale n’est pas une obligation sous peine de péché, un rite religieux engoncé dans des formules ; elle est jour de résurrection. Elle est l’oasis où le peuple de Dieu se sustente afin de continuer sur la bonne route et témoigner que le Christ est vivant, qu’il poursuit sa mission de sauver le monde de la haine, de la débauche, de la cupidité, de la guerre. Les médias n’en parlent jamais : c’est parce qu’ils ne voient que la surface des choses.

Nous n’avons pas « fait » notre communion : nous nous sommes laissés recueillir par la même Parole divine seule capable de créer la communion d’êtres tellement divers. Aux yeux du monde, ces quelques croyants – surtout âgés- qui sortent de l’église peuvent bien apparaître comme des gens superstitieux, derniers survivants d’une Église en voie de disparition. Or ils viennent de vivre l’événement le plus important de la semaine.

Nourris de la Parole de Dieu, ils n’ont plus l’illusion infantile d’être comblés par les nourritures terrestres. Réconciliés par le sang du Christ, ils sont libérés de leur culpabilité. Sceptiques vis-à-vis des promesses des grands de ce monde, ils sont déjà dans la véritable paix. Victimes des injustices, ils s’engagent à vivre dans la justice et le droit. Que se moquent ceux qui se croient « modernes » et se tatouent à la barbare. A l’Eucharistie, le Royaume est présent.

Fr Raphael Devillers, dominicain.

Synode 2023 : Les Attentes des Catholiques Belges

Le Synode est en marche : des milliers de groupes locaux ont remis leurs questions et leurs attentes. Le secrétariat épiscopal national en a rédigé la synthèse qu’il a envoyée à Rome. « La Libre Belgique » présente un résumé du document

En Belgique la démarche a suscité un enthousiasme modéré. Environ 3000 personnes par diocèse ont participé – mais très peu de jeunes. Citations :

« L’Église est dotée de structures cléricales et trop hiérarchisées. Elle est ressentie comme moralisante, formaliste, éloignée de la vie des gens et intrusive… » Beaucoup s’inquiètent de la diminution du nombre des fidèles…Cela n’empêche pas les gens d’exprimer leur amour sincère pour l’Église…L’Église paraît étrangère au monde… ». Nombre de familles soulignent qu’elles ne comprennent pas la messe et s’y ennuient. Il y a un réel souci de liturgies adaptées, vivantes, accueillantes, mieux préparées, mieux présidées où chacun trouve sa place et se sent concerné…Beaucoup rêvent d’une Église qui va à la rencontre des gens dans leur quotidien. On encourage à ce que toutes les initiatives qui visent à plus de fraternité soient prises…et une plus grande implication des catholiques dans les médias et la société civile.

Le document souligne particulièrement les conditions du ministère…Ouvrir le ministère ordonné aux femmes et aux personnes mariées. Pour beaucoup de jeunes l’inégalité de traitement des femmes est la principale raison d’ignorer l’Église…

« Nous ne parvenons pas à donner aux personnes qui ne partagent pas la foi chrétienne un témoignage inspirant de ce qui nous anime…Comment faire passer la puissance de la Bonne Nouvelle dans la structure institutionnelle ?

Sur le fond, le synode risque de susciter beaucoup de déceptions.

Avant tout les catholiques semblent perdus. Ils reconnaissent ne pas avoir la compréhension, le langage, la formation ou la foi nécessaires pour entrer en dialogue avec les autres…Dans les écoles, l’annonce est difficile…La question de la posture que l’Église doit adopter dans le monde contemporain hante les catholiques. …Les participants n’ont pas évoqué en premier lieu la dimension spirituelle de l’institution ni la manière dont elle peut les aider à creuser leur vie de prière et de foi…Les jeunes sont en attente de témoins, les célébrations doivent davantage être soignées. Certains souhaitent trouver de nouveaux lieux pour vivre des expériences de foi. L’essentiel des attentes exprimées est que l’Église s’adapte et rejoigne chacun dans son vécu, sans morale ni condamnation.

Il y a 60 ans l’Église insistait sur « les fins dernières ». Le catholique devait conformer sa vie en fonction du paradis qui lui était promis. Le ton a changé : l’Église encourage non plus tant le chrétien à rejoindre l’éternité qu’à faire advenir « le Royaume de Dieu » ici et maintenant par des actes concrets. Le catholique doit œuvrer dans l’aujourd’hui, panser les plaies, accueillir et réconforter.

Dans le même temps la société est devenue plus individuelle. La soif de spiritualité n’a pas disparu mais chacun désire tracer son chemin individuel. Ceci explique sans doute pourquoi les catholiques attendent avant tout l’Église sur terrain social.

Ces questionnements (et la joie évoquée par beaucoup d’avoir pu dialoguer), sont la meilleure preuve que le synode est utile. Tous les pays du monde ont envoyé leur résumé à Rome.

Exraits de « La Libre Belgique » – 7 7 2022

15ème dimanche – Année C – 10 juillet 2022 – Évangile de Luc 10, 25-37

Évangile de Luc 10, 25-37

Parabole du Bon Samaritain
Commentée par le Pape François

L’abandonné

  1. Jésus raconte qu’il y avait un homme blessé, gisant sur le chemin, agressé. Plusieurs sont passés près de lui mais ont fui, ils ne se sont pas arrêtés. C’étaient des personnes occupant des fonctions importantes dans la société, qui n’avaient pas dans leur cœur l’amour du bien commun. Elles n’ont pas été capables de perdre quelques minutes pour assister le blessé ou du moins pour lui chercher de l’aide. Quelqu’un d’autre s’est arrêté, lui a fait le don de la proximité, a personnellement pris soin de lui, a également payé de sa poche et s’est occupé de lui. Surtout, il lui a donné quelque chose que, dans ce monde angoissé, nous thésaurisons tant : il lui a donné son temps. Il avait sûrement ses plans pour meubler cette journée selon ses besoins, ses engagements ou ses souhaits. Mais il a pu tout mettre de côté à la vue du blessé et, sans le connaître, il a trouvé qu’il méritait qu’il lui consacre son temps.
  2. Parmi ces personnes à qui ressembles-tu ? Nous devons reconnaître la tentation, qui nous guette, de nous désintéresser des autres, surtout des plus faibles. Disons-le, nous avons progressé sur plusieurs plans, mais nous sommes analphabètes en ce qui concerne l’accompagnement, l’assistance et le soutien aux plus fragiles et aux plus faibles de nos sociétés développées. Nous sommes habitués à regarder ailleurs, à passer outre, à ignorer les situations jusqu’à ce qu’elles nous touchent directement.
  3. Une personne est agressée dans la rue et beaucoup s’enfuient comme s’ils n’avaient rien vu. L’unique chose qui leur importe, c’est d’éviter des problèmes…Comme nous sommes tous fort obnubilés par nos propres besoins, voir quelqu’un souffrir nous dérange, nous perturbe, parce que nous ne voulons pas perdre notre temps à régler les problèmes d’autrui. Ce sont les symptômes d’une société qui est malade, parce qu’elle cherche à se construire en tournant le dos à la souffrance.
  4. Regardons le modèle du bon Samaritain. C’est un texte qui nous invite à raviver notre vocation de citoyens et du monde entier. C’est un appel toujours nouveau, même s’il se présente comme la loi fondamentale de notre être : que la société poursuive la promotion du bien commun et, à partir de cet objectif, reconstruise inlassablement son ordonnancement politique et social, son réseau de relations, son projet humain. Par ses gestes, le bon Samaritain a montré que « notre existence à tous est profondément liée à celle des autres : la vie n’est pas un temps qui s’écoule, mais un temps de rencontre ».
  5. Cette parabole est une icône éclairante, capable de mettre en évidence l’option de base que nous devons faire pour reconstruire ce monde qui nous fait mal. Face à tant de douleur, face à tant de blessures, la seule issue, c’est d’être comme le bon Samaritain. Toute autre option conduit soit aux côtés des brigands, soit aux côtés de ceux qui passent outre sans compatir avec la souffrance du blessé gisant sur le chemin. La parabole nous montre par quelles initiatives une communauté peut être reconstruite grâce à des hommes et des femmes qui s’approprient la fragilité des autres, qui ne permettent pas qu’émerge une société d’exclusion mais qui se font proches et relèvent puis réhabilitent celui qui est à terre, pour que le bien soit commun. En même temps, la parabole nous met en garde contre certaines attitudes de ceux qui ne se soucient que d’eux-mêmes et ne prennent pas en charge les exigences incontournables de la réalité humaine.
  6. Le récit nous révèle une caractéristique essentielle de l’être humain: nous avons été créés pour une plénitude qui n’est atteinte que dans l’amour. Vivre dans l’indifférence face à la douleur n’est pas une option possible ; nous ne pouvons laisser personne rester ‘‘en marge de la vie’’.

Une histoire qui se répète

  1. Chaque jour, nous sommes confrontés au choix d’être de bons samaritains ou des voyageurs indifférents qui passent outre. Et si nous étendons notre regard à l’ensemble de notre histoire et au monde de long en large, tous nous sommes ou avons été comme ces personnages : nous avons tous quelque chose d’un homme blessé, quelque chose d’un brigand, quelque chose de ceux qui passent outre et quelque chose du bon Samaritain.
  2. Il est impressionnant que les caractéristiques des personnages du récit changent totalement quand ils sont confrontés à la situation affligeante de l’homme à terre. Il n’y a plus de distinction entre l’habitant de Judée et l’habitant de Samarie, il n’est plus question ni de prêtre ni de marchand ; il y a simplement deux types de personnes : celles qui prennent en charge la douleur et celles qui passent outre ; celles qui se penchent en reconnaissant l’homme à terre et celles qui détournent le regard. Nos masques, nos étiquettes et nos accoutrements tombent : c’est l’heure de vérité ! Allons-nous nous pencher pour toucher et soigner les blessures des autres ? Allons-nous nous pencher pour nous porter les uns les autres sur les épaules ?
  3. L’histoire du bon Samaritain se répète : il devient de plus en plus évident que la paresse sociale et politique transforme de nombreuses parties de notre monde en un chemin désolé, où les conflits internes et internationaux ainsi que le pillage des ressources créent beaucoup de marginalisés abandonnés au bord de la route. Dans sa parabole, Jésus se fie au meilleur de l’esprit humain et l’encourage à adhérer à l’amour, à réintégrer l’homme souffrant et à bâtir une société digne de ce nom.

Les personnages

  1. La parabole commence par une allusion aux brigands. Nous avons vu avancer dans le monde les ombres épaisses de l’abandon, de la violence au service d’intérêts mesquins de pouvoir, de cupidité et de clivage. La question pourrait être celle-ci : laisserons-nous gisant à terre l’homme agressé pour courir chacun nous mettre à l’abri de la violence ou pour poursuivre les brigands ? L’homme blessé sera-t-il la justification de nos divisions irréconciliables, de nos indifférences cruelles, de nos affrontements internes ?
  2. La parabole nous fait ensuite poser un regard sur ceux qui passent outre. Il existe de nombreuses façons de passer outre: l’une consiste à se replier sur soi-même, à se désintéresser des autres. Dans certains pays ou milieux, il y a un mépris envers les pauvres et envers leur culture, et un mode de vie caractérisé par le regard dirigé vers l’extérieur, comme si on tentait d’imposer de force un projet de société importé. L’indifférence de certains peut ainsi se justifier, car ceux qui pourraient toucher leur cœur par leurs revendications n’existent tout simplement pas. Ils se trouvent hors de l’horizon de leurs intérêts.
  3. …Et il s’agissait de personnes religieuses, ils œuvraient au service du culte de Dieu : un prêtre et un lévite. C’est un avertissement fort : c’est le signe que croire en Dieu et l’adorer ne garantit pas de vivre selon sa volonté. Une personne de foi peut ne pas être fidèle à tout ce que cette foi exige d’elle, et pourtant elle peut se sentir proche de Dieu et penser avoir plus de dignité que les autres. Mais il existe des manières de vivre la foi qui favorisent l’ouverture du cœur aux frères ; et celle-ci sera la garantie d’une authentique ouverture à Dieu. Saint Jean Chrysostome est parvenu à exprimer avec beaucoup de clarté ce défi: « Veux-tu honorer le Corps du Christ ? Ne commence pas par le mépriser quand il est nu. Ne l’honore pas ici [à l’église] avec des étoffes de soie, pour le négliger dehors où il souffre du froid et de la nudité ». Le paradoxe, c’est que parfois ceux qui affirment ne pas croire peuvent accomplir la volonté de Dieu mieux que les croyants.
  4. Le cercle est fermé entre ceux qui utilisent et trompent la société pour la dépouiller et ceux qui croient rester purs dans leur fonction importante, mais en même temps vivent de ce système et de ses ressources. C’est une triste hypocrisie que l’impunité du crime, de l’utilisation d’institutions à des fins personnelles ou corporatives. L’imposture du ‘‘tout va mal’’ a pour réponse ‘‘personne ne peut y remédier’’, ‘‘que puis-je faire ?’’. On alimente ainsi la désillusion et le désespoir, ce qui n’encourage pas un esprit de solidarité et de générosité. Enfoncer un peuple dans le découragement, c’est boucler un cercle pervers parfait : c’est ainsi que procède la dictature invisible des vrais intérêts cachés qui s’emparent des ressources et de la capacité de juger et de penser.
  5. Regardons enfin l’homme blessé. Parfois, nous nous sentons, comme lui, gravement blessés et gisant à terre au bord du chemin. Nous nous sentons aussi troublés par nos institutions désarmées et démunies, ou mises au service des intérêts d’une minorité, de l’intérieur et de l’extérieur. En effet « dans la société globalisée, il y a une manière élégante de tourner le regard de l’autre côté qu’on adopte souvent : sous le couvert du politiquement correct ou des modes idéologiques, on regarde celui qui souffre sans le toucher, on le voit à la télévision en direct, et même on utilise un langage apparemment tolérant et plein d’euphémismes ».

Recommencer

  1. Nous ne devons pas tout attendre de nos gouvernants ; ce serait puéril. Nous disposons d’un espace de coresponsabilité pour pouvoir commencer et générer de nouveaux processus et transformations. Aujourd’hui, nous nous trouvons face à la grande opportunité de montrer que, par essence, nous sommes frères, l’opportunité d’être d’autres bons samaritains. Que d’autres continuent à penser à la politique ou à l’économie pour leurs jeux de pouvoir ! Quant à nous, promouvons le bien et mettons-nous au service du bien !… »

Fr Raphael Devillers, dominicain.

Braver la Peur de l’Autre

Se Faire Proche

…Près de 7 millions de Français souffrent d’isolement social. Ils n’ont ni amis, ni famille…Alors c’est l’angoisse de marcher dans les rues vides, de se retrouver seul au bureau pendant que les autres s’amusent. Si l’isolement social est un fait de société, c’est aussi un sujet médical. Car lorsque vous ne comptez pour personne, vous ne voyez pas d’intérêt à prendre soin de vous. Certains disent : « Autant mourir !… » car ils ne trouvent pas de sens à leur vie…

C’est triste mais c’est ainsi : plus une société est riche, plus les liens sociaux sont difficiles. La course à la performance individuelle prend le pas sur ce qui fait de nous des humains, c.à.d. notre capacité à communiquer avec l’autre….Il est pourtant démontré scientifiquement que le lien social exerce notre intelligence et protège de la dépression. Nous avons besoin de l’autre qui nous stimule et nous nourrit.

Une patiente m’a demandé un jour comment aborder sa voisine qu’elle trouvait sympathique. Nous avons consacré la thérapie à des jeux de rôle afin qu’elle trouve le courage de l’inviter à prendre un café. En somme elle réapprenait à être spontanée. Cette femme avait peur. Peur d’être intrusive, peur d’essuyer un refus…Finalement nous avons si peur les uns des autres que nous nous replions sur nous-mêmes dans une tristesse profonde. Or l’isolement social mène à la dépression et la dépression isole : véritable cercle vicieux !.

La production frénétique a confondu progrès, intelligence et déshumanisation et a, à tort, associé les émotions au caractère primitif de nos civilisations….Pour certains il est compliqué de dire bonjour au voisin, de proposer un gâteau à la mère célibataire, …de s’inquiéter d’un commerçant dehors dans le froid.

Pourtant ceux qui font le pas comprennent souvent que l’autre n’attendait que cette attention…Les réseaux sociaux sont d’un bon secours…Seulement la virtualité a ses limites et, un jour ou l’autre, il faut passer aux travaux pratiques. Alors si vous êtes isolé, si vous me lisez, sachez qu’un mot, un sourire…

Allez, soyons fous : une main posée sur une épaule peut changer le cours de votre vie… »

Docteure Fatma Bouvet de La Maisonneuve.
Journal « La Croix » du 28 06 2022.